Bonjour, je suis l'éditeur du livre, je trouve votre question pertinente et j'ai envie d'y répondre ici un peu plus en détail.
Je pense que les gens ici s'intéressent à ce genre de détails.
Les frais d'un éditeur comme moi sont pour résumer :
- Le travail de l'éditeur (relectures, administration (contrats, budgétisation, gestion crowdfunding, etc.), gestion de tous intervenants (auteur, graphistes, illustrateurs, imprimeur, etc.) et gestion de la vente (contact avec le(s) diffuseurs, organisation de stands dans des salons, boutique on-line, gestion des stocks)
Je le traiterai ici hors-budget car il se finance par le "bénéfice" de l'ensemble des projets éditoriaux de la maison d'édition. Parfois, on travaille sur un projet qui fait un flop, mais qui, on l'espère, sera compensé par le succès d'autres projets.
Voici le budget d'un projet d'édition comme Printeurs :
Mise en page : c'est un point très important et coûte assez cher. Il s'agit d'obtenir un livre de qualité professionnelle qui permette de mettre en valeur le texte : mise en page agréable à lire, look général du livre qui démarque dans une librairie.
Illustration : c'est un point important aussi qui complète la mise en page.
Impression : c'est le point du budget évident mais qui contrairement à ce que l'on puisse croire n'est pas le plus cher.
Logistique : frais de ports pour envoyer aux distributeurs, location d'espace de stockage, etc.
Promotion : Du matériel de base pour la promotion du livre lors d'événements : roll-up, marque-page, etc. Pour un projet comme Printeurs, je me limite au strict minimum pour commencer, mais je m'adapte au succès d'un livre.
Production e-book : C'est un point important qu'il ne faut pas négliger. Je me fais un point d'honneur que la qualité du e-book soit aussi bonne que le roman imprimé.
Récompense de la campagne du crowdfunding : création d'un fichier print@home pour Printeurs. L'idée n'est pas de donner un fichier non-finalisé et dire "débrouillez vous, de toute façon c'est gratuit". Non, la qualité du fichier Print@home sera aussi bonne que celle du livre imprimé et disponible en librairie et le e-book.
Les droits d'auteur : c'est un pourcentage des ventes du livre et du e-book (je propose généralement un avaloir, une sorte d'avance, à mes auteurs)
Un tel budget tourne autour de 6000 €, dont 2/3 sont des frais de design (graphisme, illustration, création de fichiers)
Mon objectif est alors de rentrer dans mes frais, voici les sources de financement :
Ventes librairies : il faut savoir que je touche en Suisse 42.5% des ventes en librairie (le reste, c'est la part, libraire, diffuseur (les commerciaux qui font la promotion du livre auprès des librairies) et le distributeur (ceux qui assurent la gestion et livraison du stock pour les libraires)
Les autres ventes : je considère que 50% du produit de ces ventes participent au budget du projet. Il s'agit des ventes lors du Ulule, les ventes directes de l'auteur, les ventes lors de salons. L'autre moitié financent : la réduction accordée à l'auteur, les frais de salon, etc.
Subventions : on peut parfois en obtenir, c'est n'est pas le cas pour Printeurs.
Marge Crowdfunding : C'est le 50% de la somme récoltée sur le Ulule
Ventes e-book : je passe par un diffuseur pour être présent sur toutes les boutiques et profiter de mises en avant lors d'actions spéciales sur les sites. Je touche 55% de la vente.
Ensuite, je fais une estimation des ventes (doigt mouillé) et je décide dans quelle condition je peux me permettre d'éditer un livre.
On ne se le cache pas : la campagne de crowdfunding est importante dans un tel budget (50% environ).
Si l'on suppose que la campagne aboutie (et elle est bien partie pour ça) et que j'ai estimé correctement les ventes hors-Ulule, je rembourse tous les frais directs du projet.
Voici alors la situation :
Je ne me suis toujours pas payé mon travail
J'ai un stock de livres imprimés déjà complètement financés qui bénéficient d'un réseau de vente. La version librairie du livre est sous copyright.
J'ai un e-book de qualité optimale sous copyright disponible sur toutes les plateformes de vente.
Je distribue gratuitement un fichier Creative Common (CC BY-NC-SA 3.0 CH). Il y aura dessus une page explicative qui permet à ceux qui le souhaite de soutenir dans le principe du "prix libre".
Je pense qu'assez rapidement, la version e-book sous copyright sera distribuée illégalement. Et il est fort possible qu'une version alternative de l'e-book sera produite à partir du fichier CC, qui pourra être distribuée légalement.
L'enjeu pour moi est alors de faire un bénéfice :
1) Par des ventes du livre imprimé : je ne pense pas que l'impression@home y fera vraiment concurrence : car une impression à la maison n'est financièrement pas gratuite (papier et encre) et il faut aimer imprimer soi-même.
2) Par la vente d'e-books… mais dans les faits, c'est négligeable. Donc les versions alternatives (légales et illégales) auront plutôt tendance à faire de la pub pour le livre plutôt que de pénaliser mon budget. De toute façon, ça ne se fera pas sur les mêmes canaux de diffusion que moi grâce au NC-SA.
3) En cas du succès du livre, pouvoir vendre des produits "dérivés" : une traduction, un film, etc. Mais pour être franc, c'est assez rare, mais il faut le prévoir à l'avance. Un gros succès n'est jamais prévisible.
Il faut aussi voir que ma propre rémunération comme éditeur signifie aussi la rémunération de l'auteur. Si je ne gagne rien de plus, l'auteur aussi ne gagne rien de plus.
En gros, ma réflexion est :
Les réseaux de distribution "économiques" ne doivent pas être parasitées par de la concurrence opportuniste. Je ne souhaite pas voir un livre en librairie qui ne profite pas économiquement à moi, l'éditeur qui a pris un risque financier, et par conséquent à l'auteur.
Je ne serais pas content de voir sur une boutique e-book, la vente de Printeurs à un prix plus bas que ma propre offre, ou une version low-cost du livre en librairie ou sur le stand d'à côté lors d'un salon.
Les réseaux alternatifs, j'aimerais pouvoir lui donner les coudées franches. De toute façon, je ne peux pas lutter et c'est pas dans ma philosophie. Donc je préfère l'assumer car de toute façon, c'est pas une véritable concurrence. Si ça permet que le livre soit plus lu, c'est une bonne chose. Si en plus d'autres veulent s'approprier l'oeuvre, c'est génial. Si c'est intéressant, je proposerai à ces personnes de rejoindre le réseau de distribution "économique", c'est Ploum et moi qui seront juge.
Ici, je préfère que les gens viennent télécharger une version de qualité supérieure de l'oeuvre sur mon site internet, plutôt qu'une version mal foutue ailleurs.
Pour moi, cette différenciation entre ces deux canaux est importante pour tous les partenaires qui dépendent économiquement du livre : librairies, diffusion, distribution mais aussi d'éventuels partenaires pour une traduction. Toutes ces personnes investissent du temps et de l'argent dans la promotion du livre (espace dans leur boutique, temps pour parler du livre auprès des libraires, etc.). Il faut éviter que des opportunistes puissent court-circuiter ceux qui se sont investis au départ. Comment pourrais-je intéresser par exemple un éditeur américain, espagnole ou autre s'il sait qu'un de ses concurrents puisse librement commercialiser légalement une traduction alternative.
Comme je l'ai dit, moi l'éditeur mais aussi tous les intermédiaires vivent des succès qui viennent compenser les autres livres qui bénéficient d'un succès moindre.
Voici pour ce qui est de ma vision des choses au niveau micro.
Mais j'ai une vision plus large du potentiel d'une version Print@home de Printeurs et plus largement de pouvoir développer une collection qui reprenne l'idée. J'ai envie d'expérimenter sur une intégration du CC dans une démarche éditoriale professionnelle de qualité. Si ça vous intéresse, je pourrai développer.
[^] # Re: Cool
Posté par Ludom . En réponse à la dépêche D'une blague sur LinuxFr.org à l'écriture d'un roman de SF. Évalué à 10.
Bonjour, je suis l'éditeur du livre, je trouve votre question pertinente et j'ai envie d'y répondre ici un peu plus en détail.
Je pense que les gens ici s'intéressent à ce genre de détails.
Les frais d'un éditeur comme moi sont pour résumer :
- Le travail de l'éditeur (relectures, administration (contrats, budgétisation, gestion crowdfunding, etc.), gestion de tous intervenants (auteur, graphistes, illustrateurs, imprimeur, etc.) et gestion de la vente (contact avec le(s) diffuseurs, organisation de stands dans des salons, boutique on-line, gestion des stocks)
Je le traiterai ici hors-budget car il se finance par le "bénéfice" de l'ensemble des projets éditoriaux de la maison d'édition. Parfois, on travaille sur un projet qui fait un flop, mais qui, on l'espère, sera compensé par le succès d'autres projets.
Voici le budget d'un projet d'édition comme Printeurs :
Un tel budget tourne autour de 6000 €, dont 2/3 sont des frais de design (graphisme, illustration, création de fichiers)
Mon objectif est alors de rentrer dans mes frais, voici les sources de financement :
Ensuite, je fais une estimation des ventes (doigt mouillé) et je décide dans quelle condition je peux me permettre d'éditer un livre.
On ne se le cache pas : la campagne de crowdfunding est importante dans un tel budget (50% environ).
Si l'on suppose que la campagne aboutie (et elle est bien partie pour ça) et que j'ai estimé correctement les ventes hors-Ulule, je rembourse tous les frais directs du projet.
Voici alors la situation :
Je pense qu'assez rapidement, la version e-book sous copyright sera distribuée illégalement. Et il est fort possible qu'une version alternative de l'e-book sera produite à partir du fichier CC, qui pourra être distribuée légalement.
L'enjeu pour moi est alors de faire un bénéfice :
1) Par des ventes du livre imprimé : je ne pense pas que l'impression@home y fera vraiment concurrence : car une impression à la maison n'est financièrement pas gratuite (papier et encre) et il faut aimer imprimer soi-même.
2) Par la vente d'e-books… mais dans les faits, c'est négligeable. Donc les versions alternatives (légales et illégales) auront plutôt tendance à faire de la pub pour le livre plutôt que de pénaliser mon budget. De toute façon, ça ne se fera pas sur les mêmes canaux de diffusion que moi grâce au NC-SA.
3) En cas du succès du livre, pouvoir vendre des produits "dérivés" : une traduction, un film, etc. Mais pour être franc, c'est assez rare, mais il faut le prévoir à l'avance. Un gros succès n'est jamais prévisible.
Il faut aussi voir que ma propre rémunération comme éditeur signifie aussi la rémunération de l'auteur. Si je ne gagne rien de plus, l'auteur aussi ne gagne rien de plus.
En gros, ma réflexion est :
Pour moi, cette différenciation entre ces deux canaux est importante pour tous les partenaires qui dépendent économiquement du livre : librairies, diffusion, distribution mais aussi d'éventuels partenaires pour une traduction. Toutes ces personnes investissent du temps et de l'argent dans la promotion du livre (espace dans leur boutique, temps pour parler du livre auprès des libraires, etc.). Il faut éviter que des opportunistes puissent court-circuiter ceux qui se sont investis au départ. Comment pourrais-je intéresser par exemple un éditeur américain, espagnole ou autre s'il sait qu'un de ses concurrents puisse librement commercialiser légalement une traduction alternative.
Comme je l'ai dit, moi l'éditeur mais aussi tous les intermédiaires vivent des succès qui viennent compenser les autres livres qui bénéficient d'un succès moindre.
Voici pour ce qui est de ma vision des choses au niveau micro.
Mais j'ai une vision plus large du potentiel d'une version Print@home de Printeurs et plus largement de pouvoir développer une collection qui reprenne l'idée. J'ai envie d'expérimenter sur une intégration du CC dans une démarche éditoriale professionnelle de qualité. Si ça vous intéresse, je pourrai développer.