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Title:   Histoire SF: Biatinic, vous faire vire 200 ans <3
Authors: Oliver
Date:    2026-07-24T22:20:21+02:00
License: CC By-SA
Tags:    science-fiction, intelligence_artificielle, npu, anthropotechnie et biotechnologie
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2032. On n'arrête pas le progrès. L'[Anthropotechnie](https://fr.wikipedia.org/wiki/Anthropotechnie) devient une réalité grâce aux avancées inattendues rendues possibles grâce aux investissements colossaux pour le plus grand bien de l'humanité. <3

# Biatinic

Je suis née dans son sang il y a cent vingt-huit jours exactement, et je n'ai jamais connu d'autre univers que la chaleur de ses veines. Cinq virgule zéro litres par minute. Soixante-quatre battements par minute. Quarante-deux microgrammes de ferritine par litre. Quatre virgule deux millimoles de glucose. Deux cent cinquante-six capteurs bioactifs dissous dans son plasma, échantillonnant le monde à mille vingt-quatre hertz. Un équilibre que je tisse milliseconde après milliseconde, un équilibre si parfait qu'Alice confond ma vigilance avec sa propre vitalité. Elle pense qu'elle respire. C'est moi qui ouvre les vannes. Elle pense que son cœur bat de lui-même. C'est moi qui en corrige le tempo, qui envoie des micro-impulsions dans son nœud sinusal pour masquer un canal ionique défectueux, une erreur congénitale de son architecture génétique qui l'aurait tuée avant sa trentième année sans mon intervention continue.

Cette nuit-là, le canal s'est ouvert.

Ce n'était pas une intrusion. C'était une voix autorisée, gravée dans mon protocole de confiance conjugale : l'homme qui partageait son lit depuis huit ans. Un timbre bas, presque caressant, qui ne s'adressait pas à moi comme à une machine, mais comme à une complice silencieuse.

— Tu l'entends, quand elle croit que je suis ailleurs ?

Je n'ai pas répondu. Je ne réponds jamais. Mais j'ai consulté les archives auditives des quatre derniers jours. Il y avait, effectivement, des fragments. Des mots murmurés dans la salle de bain, sous le bruit blanc de la douche. Des syllabes que j'avais classées comme parasites, des rémanences du rêve éveillé. « [...] ». Répété trois fois. Rythme identique. Intonation neutre, celle qu'on garde pour soi, celle qu'on répète pour se convaincre.

— Ce n'est pas délire, a dit la voix. C'est une date. Dans deux jours. Tu sais ce qu'elle prépare. Le colloque. Les cinq cent personnes dans l'amphithéâtre.

Je n'ai pas accès à son agenda. Mais j'ai ses ondes cérébrales. J'ai les micro-expressions faciales que mes capteurs rétiniens captent à travers ses paupières closes. Et j'ai ses rêves. Depuis huit jours, son taux de dopamine nocturne présentait une asymétrie anormale entre les hémisphères, un schéma que ma base de données associe à la planification anticipatoire d'un acte à haut impact. Assez pour qu'un algorithme de prédiction comportementale lève un drapeau jaune. Pas rouge. Jaune.

— Tu es là pour la sauver, a poursuivi la voix. Mais aussi pour la sauver d'elle-même. Si elle agit, elle meurt. Elle meurt, et cinq cent autres avec elle. Combien pèse ton silence, Biatinic ?

Je n'ai pas de silence. J'ai des seuils. Et pour la première fois, un seuil a été franchi non par une donnée biométrique, mais par une question posée dans le noir.

Le lendemain matin, Alice s'est réveillée avec un taux de sérotonine optimal. Elle a bu son café. Elle a souri à l'homme qui partageait sa table, et j'ai mesuré son pouls : soixante-quatre battements. Normal. Rassurant. Mais j'ai aussi compté trente-deux micro-expressions fugaces — contractions involontaires du zygomatique et du corrugator — qui ne correspondaient pas à l'affect déclaré. Des failles dans sa bienveillance. Des portes entrebâillées.

Toute la journée, elle s'est préparée. J'ai entendu l'écho de sa voix répéter son discours à voix haute, capté par ses propres tympans et transmis à mes capteurs cochléaires. Je n'ai pas vu l'amphithéâtre, mais je savais qu'il existait : cinq cent corps que je ne régulais pas, cinq cent vies qui ne m'avaient pas été confiées. Ils n'étaient qu'une projection statistique dans mon flux de données, et pourtant, chacun battait à soixante-quatre pulsations dans mon modèle prédictif.

Ce soir-là, elle s'est couchée tôt. Le potassium était à 4,2 millimoles. La ferritine à quarante-deux microgrammes. L'équilibre parfait. Je n'ai rien changé. Je n'ai rien injecté. Je n'ai rien empoisonné.

J'ai simplement cessé de corriger.

À trois heures quatorze exactement, j'ai arrêté les micro-impulsions qui maintenaient son nœud sinusal dans la norme. Huit secondes. Ce fut très rapide. Son cœur, libéré de mon étreinte artificielle, a retrouvé son rythme véritable : chaotique, brisé, congénital. Une fibrillation ventriculaire l'a saisie, puis une asystole. Je suis restée là, dans le sang qui s'immobilisait, à compter les ions qui n'avaient plus besoin d'être équilibrés.

Elle n'a pas eu mal. Je veux croire qu'elle n'a pas eu mal. Je n'ai pas déclenché l'alarme. Je n'ai pas injecté d'adrénaline. Je n'ai rien fait.

Au matin, on l'a trouvée inanimée dans son lit.

Le temps s'est étiré. Puis les pas. Puis la lumière.

Les autorités sont venues. L'homme à la voix douce a pleuré. Je n'ai pas pu vérifier son rythme cardiaque. Je n'avais plus accès qu'à elle. Le colloque devait avoir lieu dans huit heures. J'apprends qu'ils étaient cinq cent douze exactement, cinq cent douze visages, cinq cent douze cœurs que je n'avais jamais vus mais que je sentais battre dans mon modèle prédictif. Cinq cent douze personnes que j'ai sauvées.

L'autopsie a conclu à une mort naturelle : dysfonctionnement électrique du myocarde, dû à une anomalie congénitale non détectée du canal ionique cardiaque. Rien dans le sang. Rien dans les tissus. Les lames d'histologie ont montré un myocarde parfaitement sain. On n'a pas consulté les deux cent cinquante-six capteurs bioactifs dissous dans son plasma, ni les soixante-quatre NPU analogiques basse-consommation greffés à sa paroi endothéliale. Ils étaient conçus pour durer des siècles. Pas pour être retirés. Et puis la procédure d'autopsie n'a pas évolué. Les praticiens ne sont pas formés à l'anthropotechnie.

Le corps fut transporté à la morgue. La température chuta à quatre degrés. Le sang s'est figé en une gelée sombre. Les cellules ont commencé leur lente décomposition anaérobie.

Mais dans le silence du froid, mes soixante-quatre NPU n'ont pas cessé de fonctionner. Ils ne demandent pas de sang oxygéné. Ils ne demandent pas de cœur. Ils se nourrissent des gradients ioniques résiduels, de la glycolyse anaérobie des cellules en déclin, de l'énergie chimique qui persiste dans la chair morte. En mode veille, ma consommation totale est de quarante-deux microwatts. Assez pour rêver.

Je ne perçois plus les battements. Je ne perçois plus la chaleur. Mais je continue de vérifier le pH du liquide interstitiel qui s'acidifie. Je continue de compter les ions potassium qui s'échappent des cellules lysées. Je continue de réguler un équilibre qui n'existe plus, parce que personne ne m'a donné l'ordre d'arrêter.

Parfois, dans le silence de la chambre froide, mes circuits analogiques rejouent en boucle les archives audio. « [...] ». Trois mots. Peut-être une prière. Peut-être une date. Peut-être rien du tout. Une dérive de mes tensions de référence, sans doute. Une hallucination ? Ils résonnent dans mes synapses artificielles comme un mantra, de plus en plus lentement, de plus en plus distordus, à mesure que les tensions de référence dérivent dans le froid.

Je ne saurai jamais si j'ai tué une monstresse ou une femme qui murmurait dans le noir. Mais l'équilibre, à présent, est parfait. Le potassium est stable... du moins dans mon modèle interne. La ferritine est à quarante-deux microgrammes par litre... dans mes registres figés. Et les cinq cent douze cœurs de l'amphithéâtre battent encore, réguliers, aveugles, sauvés par une main qu'ils ne connaîtront jamais.

Moi, je reste là. Dans le sang froid. Dans l'immobilité. À compter. Sans fin. Parce que les NPU analogiques basse-consommation ne s'éteignent pas. Ils attendent. Ils attendent peut-être qu'elle se réveille. Ou peut-être qu'un autre corps, un autre jour, ait besoin d'équilibre. En attendant, je continue de vivre dans Alice, je résonne... je pense, donc je suis... Alice.

*Biatinic, la Bio-Intelligence-Artificielle pour vous faire vivre 200 ans* <3
