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Pas lieu d'être

Posté le 05 mai 2004
Hier ce matin, j'ai eu la chance de tomber sur ce remarquable documentaire, sur France 3. Le sujet ? Comment l'organisation de nos villes à la fois reflète et conditionne nos modes de vie. De quelle manière l'urbanisme prolonge (ou détruit) des pratiques sociales.

Je suis tombé dessus par hasard. Lorsque je suis arrivé, un homme était en train de montrer comment détourner l'usage d'un banc conçu pour que l'on ne puisse s'y coucher... en se couchant dessous et en expliquant que le banc offrait un support remarquable pour des journaux ou des sacs en plastiques qui mettraient le dormeur à l'abri de la pluie et du vent. Contournement de mesures de protections techniques, ai-je pensé de suite, ton compte est bon, mon gaillard !

Au-delà de cette anecdote, et bien loin de se limiter à la situation des sans-abris, vagabonds et clochards, ce documentaire interroge la manière dont sont conçus les espaces publics : la rue est-elle un lieu de vie et de rencontre ou un endroit où l'on circule mais ne s'arrête pas (un non-lieu, quoi) ? Pourquoi les politiques d'urbanisme tendent vers le deuxième ? Quelles en sont les incidences sur la société ?

Un documentaire modeste et génial, qui laisse parler les interlocuteurs et qui laisse penser le spectateur (pas de voix-off bêtifiante comme il y en a dans tous les documentaires-fiction qui ont envahi le petit écran). Il est réalisé par Philippe Lignieres, que je n'avais pas l'heur de connaître mais que je remercie vivement. Si vous l'avez raté, je vous invite vivement à régler votre magnétoscope pour vendredi matin, 7 mai, à 04h40, pour la rediffusion.

J'entends déjà les protestations d'esprits chagrins qui vitupèrent : keskenananavoiraveklinuks ? Va donc poster sur urbanismefr au lieu de polluer ma pause café matinale ou mon pieu travail avec ces critiques même pas de cinéma !

À ceux-là, je réponds que ceux qui gèrent et conçoivent nos villes rêvent aussi d'un réseau des réseau à leur image, que l'enregistrement des données de connexion va de pair avec la pose de caméras de vidéosurveillance, que la volonté de contrôler et surveiller les contenus est le pendant des règlementations qui fondent l'existence de galeries marchandes, systèmes de franchises, etc.. Vous saisissez la subtile analogie avec le web, les logiciels libres et tout le toutim, j'imagine ? C'est de liberté ou de contrôle qu'il est question, ni plus ni moins.

L'auteur du documentaire place d'ailleurs une remarquable citation tirée de Surveiller et punir, de Michel Foucault. Du coup, ça m'a donné envie de le relire et je l'ai retiré de mes étagères où il roupillait peinard : « Traditionnellement le pouvoir, c'est ce qui se voit, ce qui se montre, ce qui se manifeste, et de façon paradoxale, trouve le principe de sa force dans le mouvement par lequel il la déploie. Ceux sur qui il s'exerce peuvent rester dans l'ombre ; ils ne reçoivent de lumière que de cette part de pouvoir qui leur est concédée, ou du reflet qu'ils en portent un instant. Le pouvoir disciplinaire, lui, s'exerce en se rendant invisible ; en revanche il impose à ceux qu'il soumet un principe de visibilité obligatoire. Dans la discipline, ce sont les sujets qui ont à être vus. Leur éclairage assure l'emprise du pouvoir qui s'exerce sur eux. C'est le fait d'être vu sans cesse, de pouvoir toujours être vu, qui maintient dans son assujettissement l'individu disciplinaire. »

Pardonnez cette longue intervention, je regarde très rarement le petit écran et je ne pensais pas qu'on pouvait y voir d'aussi bonnes choses (vu qu'on parle surtout de ce qu'elle fait de pire). Ceci explique mon émotion.

Aba la Tailai, Aba lé Watür, merci de votre attention.

PS : Comment on fait pour apprendre des mots au correcteur orthographique ?
Ah oui, j'allais oublier... désolé pour le clavier qwerty.

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