• # Prévisible, non?

    Posté par  . Évalué à 10. Dernière modification le 20 avril 2023 à 10:53.

    C'est assez évident que l'"industrie musicale" ne produit plus grand chose de créatif depuis assez longtemps, et c'est typiquement le genre de pan de l'économie qui a le plus à craindre des systèmes automatiques "créatifs".

    À mon avis, il y a une question importante dans cette histoire, c'est la notion d'appartenance d'une personnalité musicale. Il ne fait aucun doute qu'un enregistrement de Michael Jackson reflète la personnalité de Michael Jackson : il a composé la musique, a contribué aux paroles, a enregistré la chanson avec sa voix, etc. L'enregistrement final est le produit du travail de beaucoup de gens, et en particulier du travail créatif de Michael Jackson. Maintenant, si une IA produit une chanson dans le style de Michael Jackson avec la voix de Michael Jackson, et (imaginons pour l'exemple) que la qualité et la créativité soient équivalentes à ce que faisait Michael Jackson, dans quelle mesure est-ce que les ayant-droits de Michael Jackson sont en droit de prétendre à quelque chose sur ce titre? A priori, rien n'est évident. On est habitués à ce que tout se monnaye en terme de droits maintenant, mais après tout, Michael Jackson n'a jamais travaillé sur ce nouveau titre, il n'a jamais chanté, il n'a jamais donné son avis sur quoi que ce soit. Il n'est pas question ici de rémunération d'un quelconque travail, on serait plutôt dans le droit des marques ou des modèles ; comme par exemple quand une basket Chinoise est estampilée "Mike" avec une virgule dans le mauvais sens, ça peut tromper les consommateurs.

    On a également le même problème de l'extension des droits d'auteurs aux oeuvres "inspirées". Actuellement, le droit d'auteur s'applique aux oeuvres dérivées (pour lesquelles on peut prouver la copie), mais les artistes restent libres de s'inspirer d'un style, d'une tendance, etc. La manière dont les IA fonctionnent ressemble beaucoup à l'inspiration; on met des millions d'exemples dans une base de données et on sait par définition que la production n'aurait pas pu avoir lieu sans cette base de données; par contre on est tout à fait incapable de dire quelles oeuvres de la base explicitement ont été utilisées, ce qui fait que le droit d'auteur est trop "dilué" pour pouvoir s'appliquer.

    La question qui n'est pas intéressante à mon avis, c'est celle d'une protection exclusive des oeuvres créatives humaines—simplement parce qu'elle existe déja. En fait, en demandant ça, l'industrie admet explicitement que les oeuvres commerciales sur le marché ne sont déja plus des oeuvres de l'esprit, puisqu'elles sont aisément remplaçables par des productions automatiques. Le droit d'auteur ne peut pas s'appliquer aux productions d'une machine, ni aux oeuvres non-originales, qui relèvent de l'artisanat (comme une amphore faite par un potier, un boeuf bourgignon fait par un cuisinier, etc). Du coup, la "soupe pop" moderne manque peut-être tellement d'originalité qu'il n'est pas du tout évident que le droit d'auteur la couvre. C'est totalement paradoxal de dire à la fois "protégez le travail des humains parce que les machines modernes sont capables de produire mieux et moins cher" et "le travail humain a des caractéristiques uniques qui justifient une protection spécifique par la loi". Si le travail humain a des qualités intrinsèquement supérieures à celui des machines, alors pas besoin de loi qui interdise les machines—de la même manière qu'un vêtement fait main a une qualité supérieure à la production indstrielle.

    Après, il faut quand même réaliser qu'on panique quand même un peu tous sur cette question, parce qu'on s'est quand même rapprochés d'un coup de la singularité technologique. Le progrès des IA repousse presque tous les jours la limite de ce qu'on considérait relever uniquement de la puissance de notre esprit. Au XIXe siècle, il était évident pour tout le monde que le calcul relevait uniquement de l'esprit humain, alors qu'au XXIe siècle, il est évident que la puissance de calcul des machines surpasse l'esprit humain, mais que ça ne pose pas de problème parce que le calcul est "bête". On pensait en l'an 2000 que des activités telles que composer une chanson ou écrire une lettre étaient des manifestations uniques de l'esprit humain, et en 2023 les progrès technologiques nous démontrent que ça n'est pas le cas (avec une nuance quand même, puisque les machines doivent apprendre à partir d'exemples issus de l'intelligence humaine—ça n'est pas si différent des calculatrices, qui doivent être conçues par des humains qui savent calculer).

    Ça m'évoque quand même le manque d'humilité des humains en général face aux manifestations des intelligences non-humaines. Dans les commentaires sous les vidéos de grands singes s'adonnant à des activités typiquement humaines (comme conduire une voiturette, ou allumer un feu), la réaction majoritaire, c'est "oui, mais on ne peut pas en déduire que les chimpanzés sont si intelligents que ça, quelqu'un leur a donné un briquet et leur a appris à s'en servir". Genre, parce que le type qui a écrit le commentaire, c'est l'inventeur du briquet? Mon utlisation personnelle d'un briquet, c'est exactelement la même que celle d'un chimpanzé. On m'a donné un briquet tout fait, on m'a montré comment on s'en sert, j'ai pigé que ça servait à allumer un feu et je l'utilise à cet effet (y compris pour cramer des fourmis ou vérifier si les poils de mes jambes prennent feu—on est vraiment foutus pareil en fait). Et de la même manière, je pense que la manière dont j'écris une lettre à la sécu ressemble beaucoup à la méthode de chatGPT, on rebalance des trucs qu'on a lu à droite à gauche et qui semblent être adaptés à la situation. Je pense qu'il est absurde de prétendre qu'une lettre à la sécu est une manifestation de mon intelligence supérieure, et il faut juste accepter que faire un truc avec son cerveau, ça n'est pas nécessairement une manifestation de la créativité humaine. Comme beaucoup d'animaux ont des jambes, il semble évident à tous que de marcher du métro à la porte du boulot n'est pas une activité créative. Par contre, comme aucun animal n'a un cerveau équivalent au notre, c'est facile de penser que n'importe lequel de nos pets de neurones a une sorte de valeur magique qui doit être protégée par une foultitude de droits complexes, histoire qu'il soit bien impossible de nous voler notre jus de cerveau. Bah voila, on sait maintenant qu'écrire une chanson pop, ça n'a rien de magique. Jusqu'à preuve du contraire, chatGPT n'aurait jamais pu écrire le répertoire des Beatles avant les Beatles, les Beatles étaient créatifs. Par contre, chatGPT aurait probablement pu écrire le répertoire d'Oasis avant Oasis. Hum, voila, quoi.

  • # 1984, publié en 1948

    Posté par  . Évalué à 4. Dernière modification le 20 avril 2023 à 14:33.

    Bonjour,
    dans 1984 de Georges Orwell, je le dis de mémoire, il était question de mélodies simples à mémoriser, générées par des machines. Ces mélodies étaient destinées à empêcher de penser, activité particulièrement dangereuse et subversive.

    • [^] # Re: 1984, publié en 1948

      Posté par  . Évalué à 4.

      Je crois qu'il va falloir bientôt distribuer des points Orwell, à chaque fois que quelqu'un évoque 1984 dans un contexte qui n'a rien à voir avec le bouquin :-)

      • [^] # Re: 1984, publié en 1948

        Posté par  . Évalué à -1.

        Dont acte, merci pour le recadrage.

        • [^] # Re: 1984, publié en 1948

          Posté par  . Évalué à 4.

          Ça n'avait pas vocation à être méchant, désolé. 1984 est un livre sur la propagande en pleine guerre froide (et un peu sur la philosophie du langage aussi, puisque le principe de la propagande de "big brother" est qu'une idée n'existe que si elle peut s'exprimer). D'ordinaire, Orwell est cité pour plein de choses qui n'ont pas grand chose, voire rien du tout à voir, comme la vidéosurveillance, la télé-réalité, ou le filtrage d'Internet. Éventuellement, on peut toujours trouver dans un vieux livre d'anticipation des éléments qui pourraient rappeler vaguement une situation contemporaine, mais je ne pense honnêment pas que la théorie "complotiste" de l'abétissement volontaire des foules par la diffusion de productions culturelles de faible qualité puisse être attribuée à Orwell. À la limite, on peut la faire remonter à Panem et circenses, et pour la musique, la cohabitation entre la musique populaire et la musique savante date au moins du Moyen Age. Paradoxalement peut-être, la musique populaire est l'une des premières choses interdites dans les régimes autoritaires—il ne faut pas oublier que les paroles de chanson peuvent être un instrument politique.

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