Vous pouvez oublier les 6 premières minutes.
Après il y a un rappel très succint des principales écoles philosophiques et leur connections avec les approches d’IA depuis les années 60. Très synthetique, mais bon pour la mémorisation.
Il semble refaire la même conférence que celle qu'il avait donnée sous le titre Mystères mathématiques d’intelligences pas si artificielles au Collège de France lors d'un colloque sur l'intelligence artificielle au mois d'octobre dernier.
Au moins, ceux qui pensent que toute notre connaissance vient de l'expérience, justifiant ainsi le fonctionnement de l'apprentissage profond, y réfléchiront peut être à deux fois maintenant (cf. une discussion ici même sur le fondement du savoir humain).
Cela étant dit, je reste tout de même sceptique sur la filiation kantienne de IA génératives. Si je vois bien du Kant dans l'informatique et les mathématiques contemporaines, c'est à coup sûr dans les théories des types : la théorie homotopique des type pour les mathématiques, et les systèmes de type de langage comme Haskell, OCaml ou Rust pour l'informatique.
Si on se limite à la partie théorie de la connaissance de la doctrine kantienne, on peut se concentrer sur sa réfutation du point de vue de David Hume (de l'école anglaise empiriste) sur le concept de cause et effet. Pour Hume, cette notion est d'origine empirique, acquise parce que nous avons toujours perçu que certains évènements succèdent toujours à d'autres (comme le mouvement des boules sur un billard). Kant le réfute en soutenant que l'expérience (comme l'observation du billard) n'est que l'occasion, pour nous, de faire usage de notions que nous possédons en nous antérieurement à toute expérience : elles sont en nous a priori (innées, si l'on veut). Tel est le cas de la notion de cause et d'effet, et du principe de causalité qui va avec. Cette notion trouve son origine dans la correspondance avec la forme logique des jugements hypothétiques (si A alors B) et le principe dans la règle logique de leur usage (le modus ponens, si A alors B, or A donc B).
Cette correspondance, restreinte à l'usage mathématique de nos facultés de connaissance, donne la correspondance de Curry-Howard, au cœur des théories des types sus-mentionnées. Par exemple, le type générique d'un application de fonction est la règle du modus ponens.
letapplyfx=fx;;valapply:('a->'b)->'a->'b
Ici, en OCaml, le type checker me dit que le type générique d'une fonction apply, qui prend pour paramètre une fonction f et une valeur x pour appliquer f à x, a pour type la règle du modus ponens. La fonction f a un type formellement équivalent a un jugement hypothétique ('a -> 'b, si A alors B), la valeur x doit avoir un type équivalent à l'antécédent du jugement (ici 'a ou A) et en sortie on a la conclusion du modus ponens à savoir 'b ou B. Appliquer un fonction ou appliquer un théorème, c'est le même acte intellectuel.
Pour les adeptes de la programmation impératives, on retrouve ces principes dans la logique de Hoare. Une instruction fait passé la machine d'un état A à état B par une instruction S, selon un principe analogue au modus ponens : et là, on est en plein chez Kant. Qui dit changement d'état, dit cause agissante; et derrière cette instruction S, il y a des principes physiques, des lois causales physiques, lois qui à l'heure actuelle sont à chercher principalement du côté de l'électronique.
Maintenant, comme l'expose Stéphane Mallart, le cœur de l'apprentissage profond et des réseaux de neurones c'est le calcul des probabilités et des probabilités conditionnelles. On y trouve comme principe fondamental la loi de Bayes :
P (A | B ) = P (B | A) * P (A) / P (B)
Cette loi est une version probabiliste d'un principe logiquement faux. Là où le modus ponens affirme :
si A alors B, or A donc B
le principe logique correspondant à la loi de Bayes est :
si A alors B, or B donc A
Néanmoins, si l'on ajoute des modalités (possibilité et nécessité) à nos jugement, la règle devient valide si l'on ne conclue pas à la nécessité de A (comme dans le modus ponens), mais seulement à la possibilité de A, ce qu'exprime en terme de calcul des probabilités le loi de Bayes. C'est ce que nous faisons quand nous concluons de la cause à l'effet. Charles Sander Pierce, disciple de Kant et père du pragmatisme, avait appelé cette règle principe d'abduction.
Alors, certes, il y a bien de l'a priori dans les réseaux de neurones (comment pourrait-il en être autrement ?), mais il n'est pas dans les réseaux eux mêmes, comme le soutient Stéphane Mallart, mais dans la façon dont nous les pensons et les concevons. Cependant, une telle position, réellement kantienne, ne va pas dans le sens de ceux qui veulent voir de l'intelligence pas si artificielle dans leur machine. ;-)
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
J'ai du mal avec l'idée de concept inné. Pour ce qui est de la causalité, comment expliquer par exemple la survivance si tardive de la théorie de la génération spontanée ?
« Y a même des gens qui ont l’air vivant, mais ils sont morts depuis longtemps ! »
L'expression de concept inné ne me satisfait pas entièrement non plus. Elle laisse sous entendre que les concepts ne sont pas acquis, alors qu'ils le sont, mais ils le sont d'une manière distinctes de ceux d'origine proprement expérimentale. Tous les concepts mathématiques sont de cette sorte mais, pour reprendre un exemple étudié dans la conférence de Stéphane Mallart, il n'en est pas de même du concept de « chat » , qui n'a pu être acquis que par l'observation et l'existence empirique de cet animal. Les concepts mathématiques, en revanche, sont en nous a priori, c'est à dire antérieur à toute expérience réelle et effective, mais nous n'en prenons conscience (c'est ainsi que nous les acquérons, de façon consciente) que par une réflexion sur notre propre activité cognitive mise en exercice par l'expérience.
As-tu regardé la conférence de Stéphane Mallart ? Son exposé des différents courant en théorie de la connaissance se situe entre 8min30 et 11min30 environ. Historiquement, le rationnalisme trouve son origine chez Platon, plus particulièrement exposé dans le dialogue du Ménon. Socrate y développe sa théorie de la réminiscence, qui commence à partir d'ici dans le dialogue :
Ménon : J’y consens, Socrate. Mais te borneras-tu à dire simplement que nous n’apprenons rien, et que ce qu’on appelle apprendre, n’est autre chose que se ressouvenir ? Pourrais-tu m’enseigner comment cela est ainsi ?
Socrate : J’ai déjà dit, Menon, que tu es un rusé. Tu me demandes si je puis t’enseigner, dans le temps même que je soutiens qu’on n’apprend rien, et qu’on ne fait que se ressouvenir, afin de me faire tomber sur-le-champ en contradiction avec moi-même.
Ce ressouvenir, ou réminiscence, est ce processus d'acquisition d'un savoir qui est en nous a priori, c'est à dire antérieur à toute expérience effective. Pour illustrer son propos, Socrate fera démontrer, à un esclave de Ménon, le théorème de pythagore dans le cas particulier du triangle rectangle isocèle en traitant le problème de la duplication du carré. En arrière plan, il y a une crise des fondements des mathématiques pythagoriciennes (pour qui tout est nombre entier) avec la preuve d'irrationalité de la racine de 2, et un cas de non arrêt de l'algorithme d'Euclide. De nos jours, l'algorithme d'Euclide étant employé sur des nombres entiers, il termine toujours, mais si on l'interprète géométriquement, il y a des cas de non terminaison, d'où l'irrationalité de la racine de 2 (on trouvera une illustration de cela à la page 14 de cet article de Jean Dieudonné).
Depuis, les rationalistes de tout temps soutiennent que certaines de nos connaissance ne sont pas d'origine expérimentale (telles sont, en particulier, les connaissances mathématiques) mais ont leur origine en nous a priori. Alors, on pourrait certes dire, d'un certain point de vue, qu'elles sont innées, bien qu'elles doivent d'un autre côté être acquise par un travail de reflexion sur soi même, travail que Socrate appelait réminiscence.
C'est pur cela que, dans son article Efficacité et identité des mathématiques, Jean-Michel Salanskis, lorsqu'il évoque ce passage du Ménon, ajoute ce commentaire :
Un tel événement est ce qu’on a toujours associé à la notion d’enseignement magistral. Lorsque le savoir est dispensé par le maître, l’élève est susceptible de le recevoir de façon parfaite (tout spécialement si le maître est parvenu à donner une forme translucide à son explication) : dans cette hypothèse, il devient immédiatement l’égal du maître, et se trouve en mesure de le reprendre s’il dévie de ce que lui, comme élève, a pleinement compris. Tous les adeptes de l’enseignement magistral savent qu’une telle aventure leur pend au nez. La dispensation magistrale du savoir est possiblement égalisante, ou peut-être même égalisante dans son principe.
J'ajouterais, simplement, que c'est une représentation idyllique du cours magistral : ce serait un rêve de tout enseignant si chaque élève se retrouvait, de fait, dans cette situation d'égal à égal avec son maître; la réalité étant que seule une partie des étudiants se retrouvent dans cette situation. Raison pour laquelle, comme le souligne Stéphane Mallart à la fin de sa conférence, le phénomène d'hallucination n'est pas propre aux LLM, mais tout enseignant y est confronté dès qu'il corrige des copies d'examens ou fait passer des oraux.
J'espère avoir éclairci ce qu'il faut entendre par connaissance innée, ou pure ou a priori. En cela, de Platon, en passant par Descartes, Spinoza, Leibniz, jusqu'à nos jours, tous les rationnalistes s'accordent là-dessus : il est impossible de rendre compte de la connaissance mathématique en la faisant dériver de l'expérience; les mathématiques ne sont pas une science expérimentale.
La révolution qu'inaugura Kant, comme évoqué dans la conférence du lien, dans la tradition rationnaliste, poussé en cela par les critiques de l'empirisme de David Hume, ne concerne par l'origine de certaines de nos connaissances, mais les limites de validité de leur usage. À partir du moment où certains de nos concepts et principes ne sont pas d'origine expérimentale, la tentation est grande d'en faire un usage qui va au delà des limites de toute expérience possible, c'est à dire un usage transcendant. Par exemple, Platon, pour expliquer la réminiscence, développe une théorie de la métempsycose ou réincarnation des âmes (l'acquisition dans cette vie de ces connaissances pures est un processus qui consiste à se ressouvenir d'un état antérieur de notre âme oubliée par leur réincarnation successive), Descartes et Leibniz prétendaient prouver l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu, et j'en passe. Ce que fit Kant, c'est d'accorder l'origine a priori de certains concepts et principes, d'en faire l'inventaire complet pour ce qui concerne les notions primitives de la philosophie (sa philosophie est un désassembleur de la structure formelle de l'esprit humain, s'il m'est permis d'utiliser cette analogie), mais d'en limiter leur usage aux limites de l'expérience possible à la satisfaction des empiristes. C'est ainsi que dans un de ses transparents, Stéphane Mallart écrit :
Idéalisme transcendantal : connaissance résulte du traitement de l'expérience par les formes a priori de l'esprit
Idéalisme qui donnera naissance au courant pragmatiste américain sous l'influence de Charles Sander Pierce, courant auquel Stéphane Mallart rattache le fonctionnement de l'apprentissage profond.
Pragmatisme : la connaissance est ce qui permet de résoudre des problèmes pratiques, les décisions utilisent des probabilités.
Le lien entre les deux est ce que j'ai exposé avec le lien entre le principe d'abduction et la loi de Bayes.
Je conteste, néanmoins, que par là on épuise le fond de la théorie kantienne de la connaissance, et que c'est soit disant intelligence artificielle n'ont rien d'une intelligence. Elle ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit. Stéphane Mallart semble vouloir justifier qu'il y a une certaine forme d'intelligence dans nos machines, en insinuant : c'est comme chez Kant et Pierce, il y a de l'a priori dans nos réseaux de neurones, il y a donc une forme d'intelligence dans ses réseaux. Mais, d'une part, il ne développe pas assez (contrairement à ce que j'ai fait) ce qui distingue réellement un a priori de type kantien, d'un a priori à la sauce Platon, Descartes ou Leibniz (ce qui eut été la moindre des choses), mais surtout il n'est que lointainement de type Kantien, et ce n'est sûrement pas comme cela que l'humanité a abouti aux équations de Navier-Stokes (qu'à terme les IA génératives puissent être plus fiable pour prédire la météo que les modèles de Météo France peut s'entendre d'un point de vue pragamatique, mais ça ne change pas que notre esprit ne fonctionne pas ainsi).
Pour ce qui est de la causalité, comment expliquer par exemple la survivance si tardive de la théorie de la génération spontanée ?
Je ne vois pas bien le rapport entre cette question et l'existence de connaissance pure et a priori.
P.S : j'aimerai bien savoir ce qu'il y avait d'inutile dans mon commentaire, pour celui qui l'a jugé ainsi.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
En tout cas, merci pour ton commentaire très intéressant. J'avoue qu'en postant le lien, c'est un peu ce que je recherchais. (un point de vue érudit sur le discours de Mallat).
Un point quand même, quand tu dit :
Je conteste, néanmoins, que par là on épuise le fond de la théorie kantienne de la connaissance, et que c'est soit disant intelligence artificielle n'ont rien d'une intelligence. Elle ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit.
On peut comprendre de deux façon :
Que tu contestes le fait que "les intelligences artificielles n'ont rien d'une intelligence" en même temps "que par là on épuise le fond de la théorie kantienne", ou que ta contestation ne s'applique qu'a la premiere partie de ta proposition et que tu affirme que ces soi-disantes intelligences artificielles n'ont rien d'une intelligence (et que donc du coup, elle ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit).
Je pense que tu veux bien dire qu'elles ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit, mais .. ben dans le doute ?
Faut pas gonfler Gérard Lambert quand il répare sa mobylette.
Posté par kantien .
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Dernière modification le 17 avril 2026 à 00:01.
Je pense que tu veux bien dire qu'elles ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit, mais .. ben dans le doute ?
Oui, je me suis embrouillé avec une double négation (assez ironique, si l'on sait que la double négation fût source de débats entre platonicien et intuitionniste en philosophie des mathématiques). Je conteste que l'on épuise le fond de l'a priorisme kantien et que ces IA soient intelligentes (à quelque degré que ce soit).
Il en faudrait bien plus pour me convaincre du contraire (si tant est que ce soit possible). Ce que je trouve étonnant dans cette conférence, par exemple, c'est sa présentation de l'idéalisme transcendantale :
idéalisme transcendantal : connaissance résulte du traitement de l'expérience par les formes a priori de l'esprit
Premièrement, cette thèse centrale chez Kant est le cœur de sa réfutation de l'empirisme humien : le concept de cause est a priori, établi en correspondance avec la forme des jugements hypothétiques. Deuxièmement, si l'on cherche un équivalent en informatique théorique c'est dans l'analyse statique et les logiques de programmes que cela se trouve, non dans les réseaux de neurones. C'est aussi enseigné au Collège de France, c'est la première année de cours de Xavier Leroy : Programmer = démontrer ? La correspondance de Curry-Howard aujourd'hui. Approche de la programmation assez aux antipodes des réseaux de neurones, mais personne ne viendra soutenir que l'implémentation du type checker d'un assistant de preuves comme Rocq confère l'intelligence à nos machines (et pourtant, on est bien plus proche de Kant que via le principe d'abduction). Et il y a une différence fondamentale dans le résultat obtenu : dans un cas (Kant et Curry-Howard) on obtient la certitude d'un programme « sans bugs », dans l'autre (générateur de code) on prie pour que tout se passe bien.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
Posté par Big Pete .
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Dernière modification le 17 avril 2026 à 13:52.
Stephane Mallat avait donné une interview sur France Culture (je pense que c'est celle-là) où il expliquait qu'il avait eu beaucoup de mal lors de son apprentissage des mathématique au début, du fait de l'aproche abstraite de cet enseignement, et que par la suite, c'est lorsqu'il a fait des mathématiques appliqués qu'il a réellement apprécié les maths et qu'il a orienté sa carrière dans cet discipline.
Peut-être que ça à joué sur sa conception de l'intelligence et que ça ressort dans son discours.
On retrouve cette idée ici aussi :
Très tôt, le jeune Stéphane se révèle féru de maths – « une bulle dans laquelle je me sentais bien » –, mais elles sont à ses yeux trop éthérées pour qu’il envisage d’en faire son métier. Enfant, il aime « construire des choses, incarner des idées, comme un ingénieur », en faisant de la menuiserie. « Si je suis revenu aux maths, c’est d’ailleurs à la faveur d’intuitions issues d’application. J’ai alors compris l’extraordinaire puissance et la beauté des concepts abstraits, capables de capturer l’essence de réalités en apparence très différentes. »
Arf, son premier commentaire, j'ai pas tout pigé désolé.
Je reconnais que ce que j'ai écrit peut apparaître ésotérique à qui n'est pas familier avec ces problématiques. Essayons de rendre le fond de ma pensée plus accessible.
Lorsqu'il retrace les grandes lignes des différentes écoles philosophiques en théorie de la connaissance, il part du partage classique entre Platon et Aristote, immortalisé par Raphaël dans son tableau l'École d'Athènes. Puis à l'époque moderne (17ème et 18ème) viennent les rationalistes Descartes, Leibniz et Spinoza face aux empiriste de l'école anglaise Locke, Berkeley et Hume. Kant arrive dans cet état de lieu est chercha la consiliation, tout en sauvant la raison pure des attaques fatales qui lui porta David Hume.
Lorsque Stéphane Mallat résume le contenu de l'idéalisme transcendantale sous la forme :
Idéalisme transcendantal : connaissance résulte du traitement de l'expérience par les formes a priori de l'esprit
il n'expose qu'une partie de la philosophie kantienne : sa réfutation de l'empirisme, et de David Hume en particulier. Car c'est bien l'attaque de Hume contre la causalité qui fit sortir Kant de son sommeil dogmatique (l'expression est de Kant, et c'est ainsi qu'il qualifie tous les rationnalismes qui sont à sa gauche dans le transparent de Mallat). Bien qu'il fut en profond désaccord avec Hume sur le fond (l'origine du concept de causalité), il avait une grande admiration pour ce philosophe. L'attaque de Hume se trouve dans son livre Enquête sur l'entendement humain. Mais il faut bien comprendre la signification des conclusions de sa thèse. Lorsque qu'un statisticien répète à l'envie que corrélation n'est pas causalité, il semble signifier qu'il y a là deux notions distinctes. Pour Hume, la causalité est juste des corrélations qui n'ont pas encore reçu de contre exemple venant de l'observation. D'où cette présentation de Kant dans la préface des ses *Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudrait se présenter comme science :
Depuis les essais de Locke et de Leibniz, ou plutôt depuis la naissance de la métaphysique, aussi haut qu’en remonte l’histoire, on ne peut citer aucun événement d’un caractère qui eût pu être décisif dans les destinées de cette science, que l’attaque dirigée contre elle par David Hume. Il n’apporta aucune lumière dans cette espèce de connaissance ; mais il fit jaillir une étincelle qui eût pu produire la lumière, si elle était tombée sur une matière inflammable, et si l’action en eût été entretenue et augmentée.
Hume partit surtout d’un concept unique de la métaphysique, mais important, à savoir du concept de la liaison de la cause et de l’effet (par conséquent aussi de la notion consécutive à celle-là, celle de force et d’action, etc.) ; il somma la raison, qui prétend l’avoir engendré dans son sein, de lui dire de quel droit elle pense que quelque chose peut être de telle nature que, s’il est posé, quelque autre chose nécessairement doit être aussi posé par le fait ; car c’est ce que dit la notion de cause. Il prouve invinciblement qu’il est tout à fait impossible à la raison de penser a priori et par des notions une pareille liaison, puisqu’elle renferme une nécessité. Au contraire, on ne saurait voir comment, parce que quelque chose existe, quelque autre chose doit aussi exister nécessairement, ni de quelle manière par conséquent la notion d’une pareille liaison peut s’établir a priori. D’où il conclut que la raison se trompe entièrement sur ce concept ; qu’elle le tient faussement pour son enfant, qu’il n’est qu’un bâtard de l’imagination, qui, engrossée par l’expérience, a soumis certaines représentations à la loi de l’association, et fait passer une nécessité subjective qui en découle, c’est-à-dire une habitude, pour une nécessité objective par intuition. D’où il conclut que la raison ne possède aucun pouvoir de former par la pensée de semblables liaisons, même d’une manière purement générale, parce qu’alors ses concepts ne seraient que de pures fictions, et que toutes ses prétendues connaissances a priori ne seraient que des expériences communes estampillées faussement ; ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de métaphysique du tout, et qu’il ne peut y en avoir aucune[2]. Si téméraire et si fausse que fût la conséquence, elle était du moins fondée sur une recherche qui méritait bien que les bons esprits de l’époque unissent leurs efforts pour résoudre aussi heureusement que possible le problème dans le sens où il avait été posé, solution d’où toute une réforme de la science eût dû bientôt sortir.
Mais le sort contraire qui s’attache toujours à la métaphysique voulut que Hume ne fût compris de personne. On ne peut voir sans en éprouver un certain déplaisir comment ses adversaires Reid, Oswald, Beattie, et enfin jusqu’à Priestley, manquèrent le point de la question, parce qu’ils admettaient toujours comme accordé cela même qui était en doute, et qu’ils prouvaient au contraire avec chaleur et le plus souvent avec une grande inconvenance ce dont il n’avait jamais eu la pensée de douter ; ils méconnurent tellement le signal de la réforme que tout resta dans l’ancien état de choses, exactement comme si rien ne fût arrivé. La question n’était pas de savoir si la notion de cause est légitime, applicable, et nécessaire par rapport à toute la connaissance de la nature, car Hume n’en avait jamais douté ; mais il s’agissait de savoir si elle est conçue a priori par la raison, et si elle possède ainsi une vérité interne, indépendante de toute expérience, et qui par conséquent soit susceptible d’une utilité bien plus étendue, qui ne soit pas restreinte aux seuls objets de l’expérience : voilà ce que demandait Hume. Il n’était question que de l’origine de ce concept, et nullement de sa nécessité pratique ; cela trouvé, c’en était fait des conditions de l’usage et de l’étendue de sa légitimité.
Mais les adversaires du grand homme auraient été obligés, pour répondre à sa question, de pénétrer très avant dans la nature de la raison, comme faculté de la simple pensée pure, ce qui ne leur était pas commode. Ils imaginèrent en conséquence un moyen plus facile, sans aucune pensée d’agir avec autorité, ce fut d’en appeler au sens commun. C’est sans doute un grand bienfait du ciel que de posséder un entendement sain (ou simple, comme on l’a nommé récemment). Mais il faut le prouver par des faits, en montrant de la réflexion et de la raison dans ce qu’on pense et ce qu’on dit, et non point en y faisant appel comme à un oracle, quand on ne sait rien dire de propre à justifier ses assertions. Quand l’intelligence et la science sont en défaut, alors et pas plus tôt on fait appel au sens commun ; c’est une des subtiles inventions de notre temps, à l’aide de laquelle le parleur le plus futile peut entreprendre l’esprit le plus solide et lui résister. Mais tant qu’il reste encore quelque peu d’idées, on se garde bien de recourir à cette ressource. À voir la chose de plus près, cet appel n’est qu’un recours au jugement de la multitude ; approbation dont la philosophie rougit, mais dont se prévaut et s’enorgueillit le parleur populaire. Je dois croire pourtant que Hume eût pu prétendre avec autant de droit que Beattie au sens commun, et de plus, à ce que ne possédait assurément pas celui-ci, je veux dire une raison critique qui retient le sens commun dans ses limites naturelles, l’empêche de s’égarer dans les spéculations, ou, s’il en est question, de prétendre à rien décider, par la raison qu’il ne peut rendre raison de ses principes : ce n’est qu’à cette condition que le sens commun restera un entendement sain. Un ciseau et un maillet peuvent très bien servir à travailler un morceau de bois, mais s’il s’agit de graver sur cuivre il faut un poinçon. Ainsi le sens commun et le sens spéculatif sont tous les deux utiles, mais chacun dans son espèce : celui-là s’il s’agit de jugements qui trouvent leur application immédiate dans l’expérience, celui-ci quand il faut juger en général, par simples notions, par exemple en métaphysique, où ce qui s’appelle le bon sens, mais souvent par antiphrase, ne pense absolument rien.
C'est un bon résumé de la situation dans laquelle se trouvait Kant lorsqu'il entreprit son œuvre : il lui fallait sauver la causalité des attaques de David Hume, sans cela, outre la métaphysique, c'est la physique théorique elle même qui aurait du s'écrouler par absence de fondement. Kant était un newtonien convaincu et on lui doit le premier modèles de formation du système solaire basé sur la théorie de la gravitation de Newton. La réponse de Kant à Hume est la thèse résumé par Maillat dans sa diapositive. Mais pour se faire, il du marcher dans les pas d'Aristote. Cela se trouve au chapitre sur la logique transcendantale dans la Critique de la raison pure.
D’après cela, il y aura autant de concepts purs de l’entendement, s’appliquant à priori à des objets d’intuition, qu’il y avait, d’après la table précédente, de fonctions logiques dans tous les jugements possibles ; car ces fonctions épuisent entièrement l’entendement et en mesurent exactement la puissance. Nous donnerons à ces concepts, suivant le langage d’Aristote, le nom de catégories, puisque notre dessein est identique au sien dans son origine, bien qu’il s’en éloigne beaucoup dans l’exécution.
Et sa table des catégories (dont fait partie la causalité) est construite en miroir de la table qui expose la structure formelle de nos jugements en logique. On trouve ce chapitre sur wikisource, on tu y trouveras les deux tables. On y voit que le concept de causalité renvoie à la forme des jugements hypothétiques (si A alors B) en tant que deuxième catégorie de la relation.
C'est cela que j'ai exposé dans premier message, et la correspondance entre ces deux tables suit exactement le même principe que le correspondance de Curry-Howard exposé par Xavier Leroy dans son cours au Collège de France. Autrement dit, la synthèse par Maillat de la philosophie kantienne se concentre uniquement sur sa réfutation de Hume (mais nullement sur celles des autres rationnaliste, qui est situé dans le chapitre sur la dialéctique transcendantale de la Critique de la raison pure), ce qui exclut certes l'empirisme mais laisse intact les autres formes de rationnalisme, ce qui renvoie non aux réseau de neurones mais plutôt à la programmation fonctionnelle statiquement typée.
Alors, je ne nie pas l'utilité du principe d'abduction (après tout, c'est celui que l'on utilise lorsque l'on conclue de l'existence de fossiles à celle des dinosaures), mais il ne saurait venir en place de premier principe (il est un principe dérivé, qui présuppose déjà la causalité, et ne donne que des conclusions probables et non certaines) dans l'ordre du savoir humain.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
# La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par FDF (site web personnel) . Évalué à 3 (+1/-0).
Vous pouvez oublier les 6 premières minutes.
Après il y a un rappel très succint des principales écoles philosophiques et leur connections avec les approches d’IA depuis les années 60. Très synthetique, mais bon pour la mémorisation.
[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par kantien . Évalué à 2 (+1/-1).
Il semble refaire la même conférence que celle qu'il avait donnée sous le titre Mystères mathématiques d’intelligences pas si artificielles au Collège de France lors d'un colloque sur l'intelligence artificielle au mois d'octobre dernier.
Au moins, ceux qui pensent que toute notre connaissance vient de l'expérience, justifiant ainsi le fonctionnement de l'apprentissage profond, y réfléchiront peut être à deux fois maintenant (cf. une discussion ici même sur le fondement du savoir humain).
Cela étant dit, je reste tout de même sceptique sur la filiation kantienne de IA génératives. Si je vois bien du Kant dans l'informatique et les mathématiques contemporaines, c'est à coup sûr dans les théories des types : la théorie homotopique des type pour les mathématiques, et les systèmes de type de langage comme Haskell, OCaml ou Rust pour l'informatique.
Si on se limite à la partie théorie de la connaissance de la doctrine kantienne, on peut se concentrer sur sa réfutation du point de vue de David Hume (de l'école anglaise empiriste) sur le concept de cause et effet. Pour Hume, cette notion est d'origine empirique, acquise parce que nous avons toujours perçu que certains évènements succèdent toujours à d'autres (comme le mouvement des boules sur un billard). Kant le réfute en soutenant que l'expérience (comme l'observation du billard) n'est que l'occasion, pour nous, de faire usage de notions que nous possédons en nous antérieurement à toute expérience : elles sont en nous a priori (innées, si l'on veut). Tel est le cas de la notion de cause et d'effet, et du principe de causalité qui va avec. Cette notion trouve son origine dans la correspondance avec la forme logique des jugements hypothétiques (si A alors B) et le principe dans la règle logique de leur usage (le modus ponens, si A alors B, or A donc B).
Cette correspondance, restreinte à l'usage mathématique de nos facultés de connaissance, donne la correspondance de Curry-Howard, au cœur des théories des types sus-mentionnées. Par exemple, le type générique d'un application de fonction est la règle du modus ponens.
Ici, en OCaml, le type checker me dit que le type générique d'une fonction
apply, qui prend pour paramètre une fonctionfet une valeurxpour appliquerfàx, a pour type la règle du modus ponens. La fonctionfa un type formellement équivalent a un jugement hypothétique ('a -> 'b, si A alors B), la valeurxdoit avoir un type équivalent à l'antécédent du jugement (ici'aou A) et en sortie on a la conclusion du modus ponens à savoir'bou B. Appliquer un fonction ou appliquer un théorème, c'est le même acte intellectuel.Pour les adeptes de la programmation impératives, on retrouve ces principes dans la logique de Hoare. Une instruction fait passé la machine d'un état A à état B par une instruction S, selon un principe analogue au modus ponens : et là, on est en plein chez Kant. Qui dit changement d'état, dit cause agissante; et derrière cette instruction
S, il y a des principes physiques, des lois causales physiques, lois qui à l'heure actuelle sont à chercher principalement du côté de l'électronique.Maintenant, comme l'expose Stéphane Mallart, le cœur de l'apprentissage profond et des réseaux de neurones c'est le calcul des probabilités et des probabilités conditionnelles. On y trouve comme principe fondamental la loi de Bayes :
Cette loi est une version probabiliste d'un principe logiquement faux. Là où le modus ponens affirme :
le principe logique correspondant à la loi de Bayes est :
Néanmoins, si l'on ajoute des modalités (possibilité et nécessité) à nos jugement, la règle devient valide si l'on ne conclue pas à la nécessité de A (comme dans le modus ponens), mais seulement à la possibilité de A, ce qu'exprime en terme de calcul des probabilités le loi de Bayes. C'est ce que nous faisons quand nous concluons de la cause à l'effet. Charles Sander Pierce, disciple de Kant et père du pragmatisme, avait appelé cette règle principe d'abduction.
Alors, certes, il y a bien de l'a priori dans les réseaux de neurones (comment pourrait-il en être autrement ?), mais il n'est pas dans les réseaux eux mêmes, comme le soutient Stéphane Mallart, mais dans la façon dont nous les pensons et les concevons. Cependant, une telle position, réellement kantienne, ne va pas dans le sens de ceux qui veulent voir de l'intelligence pas si artificielle dans leur machine. ;-)
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par PhRæD . Évalué à 1 (+0/-0).
J'ai du mal avec l'idée de concept inné. Pour ce qui est de la causalité, comment expliquer par exemple la survivance si tardive de la théorie de la génération spontanée ?
« Y a même des gens qui ont l’air vivant, mais ils sont morts depuis longtemps ! »
[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par kantien . Évalué à 4 (+2/-0).
L'expression de concept inné ne me satisfait pas entièrement non plus. Elle laisse sous entendre que les concepts ne sont pas acquis, alors qu'ils le sont, mais ils le sont d'une manière distinctes de ceux d'origine proprement expérimentale. Tous les concepts mathématiques sont de cette sorte mais, pour reprendre un exemple étudié dans la conférence de Stéphane Mallart, il n'en est pas de même du concept de « chat » , qui n'a pu être acquis que par l'observation et l'existence empirique de cet animal. Les concepts mathématiques, en revanche, sont en nous a priori, c'est à dire antérieur à toute expérience réelle et effective, mais nous n'en prenons conscience (c'est ainsi que nous les acquérons, de façon consciente) que par une réflexion sur notre propre activité cognitive mise en exercice par l'expérience.
As-tu regardé la conférence de Stéphane Mallart ? Son exposé des différents courant en théorie de la connaissance se situe entre 8min30 et 11min30 environ. Historiquement, le rationnalisme trouve son origine chez Platon, plus particulièrement exposé dans le dialogue du Ménon. Socrate y développe sa théorie de la réminiscence, qui commence à partir d'ici dans le dialogue :
Ce ressouvenir, ou réminiscence, est ce processus d'acquisition d'un savoir qui est en nous a priori, c'est à dire antérieur à toute expérience effective. Pour illustrer son propos, Socrate fera démontrer, à un esclave de Ménon, le théorème de pythagore dans le cas particulier du triangle rectangle isocèle en traitant le problème de la duplication du carré. En arrière plan, il y a une crise des fondements des mathématiques pythagoriciennes (pour qui tout est nombre entier) avec la preuve d'irrationalité de la racine de 2, et un cas de non arrêt de l'algorithme d'Euclide. De nos jours, l'algorithme d'Euclide étant employé sur des nombres entiers, il termine toujours, mais si on l'interprète géométriquement, il y a des cas de non terminaison, d'où l'irrationalité de la racine de 2 (on trouvera une illustration de cela à la page 14 de cet article de Jean Dieudonné).
Depuis, les rationalistes de tout temps soutiennent que certaines de nos connaissance ne sont pas d'origine expérimentale (telles sont, en particulier, les connaissances mathématiques) mais ont leur origine en nous a priori. Alors, on pourrait certes dire, d'un certain point de vue, qu'elles sont innées, bien qu'elles doivent d'un autre côté être acquise par un travail de reflexion sur soi même, travail que Socrate appelait réminiscence.
C'est pur cela que, dans son article Efficacité et identité des mathématiques, Jean-Michel Salanskis, lorsqu'il évoque ce passage du Ménon, ajoute ce commentaire :
J'ajouterais, simplement, que c'est une représentation idyllique du cours magistral : ce serait un rêve de tout enseignant si chaque élève se retrouvait, de fait, dans cette situation d'égal à égal avec son maître; la réalité étant que seule une partie des étudiants se retrouvent dans cette situation. Raison pour laquelle, comme le souligne Stéphane Mallart à la fin de sa conférence, le phénomène d'hallucination n'est pas propre aux LLM, mais tout enseignant y est confronté dès qu'il corrige des copies d'examens ou fait passer des oraux.
J'espère avoir éclairci ce qu'il faut entendre par connaissance innée, ou pure ou a priori. En cela, de Platon, en passant par Descartes, Spinoza, Leibniz, jusqu'à nos jours, tous les rationnalistes s'accordent là-dessus : il est impossible de rendre compte de la connaissance mathématique en la faisant dériver de l'expérience; les mathématiques ne sont pas une science expérimentale.
La révolution qu'inaugura Kant, comme évoqué dans la conférence du lien, dans la tradition rationnaliste, poussé en cela par les critiques de l'empirisme de David Hume, ne concerne par l'origine de certaines de nos connaissances, mais les limites de validité de leur usage. À partir du moment où certains de nos concepts et principes ne sont pas d'origine expérimentale, la tentation est grande d'en faire un usage qui va au delà des limites de toute expérience possible, c'est à dire un usage transcendant. Par exemple, Platon, pour expliquer la réminiscence, développe une théorie de la métempsycose ou réincarnation des âmes (l'acquisition dans cette vie de ces connaissances pures est un processus qui consiste à se ressouvenir d'un état antérieur de notre âme oubliée par leur réincarnation successive), Descartes et Leibniz prétendaient prouver l'immortalité de l'âme et l'existence de Dieu, et j'en passe. Ce que fit Kant, c'est d'accorder l'origine a priori de certains concepts et principes, d'en faire l'inventaire complet pour ce qui concerne les notions primitives de la philosophie (sa philosophie est un désassembleur de la structure formelle de l'esprit humain, s'il m'est permis d'utiliser cette analogie), mais d'en limiter leur usage aux limites de l'expérience possible à la satisfaction des empiristes. C'est ainsi que dans un de ses transparents, Stéphane Mallart écrit :
Idéalisme qui donnera naissance au courant pragmatiste américain sous l'influence de Charles Sander Pierce, courant auquel Stéphane Mallart rattache le fonctionnement de l'apprentissage profond.
Le lien entre les deux est ce que j'ai exposé avec le lien entre le principe d'abduction et la loi de Bayes.
Je conteste, néanmoins, que par là on épuise le fond de la théorie kantienne de la connaissance, et que c'est soit disant intelligence artificielle n'ont rien d'une intelligence. Elle ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit. Stéphane Mallart semble vouloir justifier qu'il y a une certaine forme d'intelligence dans nos machines, en insinuant : c'est comme chez Kant et Pierce, il y a de l'a priori dans nos réseaux de neurones, il y a donc une forme d'intelligence dans ses réseaux. Mais, d'une part, il ne développe pas assez (contrairement à ce que j'ai fait) ce qui distingue réellement un a priori de type kantien, d'un a priori à la sauce Platon, Descartes ou Leibniz (ce qui eut été la moindre des choses), mais surtout il n'est que lointainement de type Kantien, et ce n'est sûrement pas comme cela que l'humanité a abouti aux équations de Navier-Stokes (qu'à terme les IA génératives puissent être plus fiable pour prédire la météo que les modèles de Météo France peut s'entendre d'un point de vue pragamatique, mais ça ne change pas que notre esprit ne fonctionne pas ainsi).
Je ne vois pas bien le rapport entre cette question et l'existence de connaissance pure et a priori.
P.S : j'aimerai bien savoir ce qu'il y avait d'inutile dans mon commentaire, pour celui qui l'a jugé ainsi.
Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.
[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par Big Pete . Évalué à 3 (+1/-0).
En tout cas, merci pour ton commentaire très intéressant. J'avoue qu'en postant le lien, c'est un peu ce que je recherchais. (un point de vue érudit sur le discours de Mallat).
Un point quand même, quand tu dit :
On peut comprendre de deux façon :
Que tu contestes le fait que "les intelligences artificielles n'ont rien d'une intelligence" en même temps "que par là on épuise le fond de la théorie kantienne", ou que ta contestation ne s'applique qu'a la premiere partie de ta proposition et que tu affirme que ces soi-disantes intelligences artificielles n'ont rien d'une intelligence (et que donc du coup, elle ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit).
Je pense que tu veux bien dire qu'elles ne sont qu'une pâle imitation du fonctionnement de notre esprit, mais .. ben dans le doute ?
Faut pas gonfler Gérard Lambert quand il répare sa mobylette.
[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par kantien . Évalué à 4 (+2/-0). Dernière modification le 17 avril 2026 à 00:01.
Oui, je me suis embrouillé avec une double négation (assez ironique, si l'on sait que la double négation fût source de débats entre platonicien et intuitionniste en philosophie des mathématiques). Je conteste que l'on épuise le fond de l'a priorisme kantien et que ces IA soient intelligentes (à quelque degré que ce soit).
Il en faudrait bien plus pour me convaincre du contraire (si tant est que ce soit possible). Ce que je trouve étonnant dans cette conférence, par exemple, c'est sa présentation de l'idéalisme transcendantale :
Premièrement, cette thèse centrale chez Kant est le cœur de sa réfutation de l'empirisme humien : le concept de cause est a priori, établi en correspondance avec la forme des jugements hypothétiques. Deuxièmement, si l'on cherche un équivalent en informatique théorique c'est dans l'analyse statique et les logiques de programmes que cela se trouve, non dans les réseaux de neurones. C'est aussi enseigné au Collège de France, c'est la première année de cours de Xavier Leroy : Programmer = démontrer ? La correspondance de Curry-Howard aujourd'hui. Approche de la programmation assez aux antipodes des réseaux de neurones, mais personne ne viendra soutenir que l'implémentation du type checker d'un assistant de preuves comme Rocq confère l'intelligence à nos machines (et pourtant, on est bien plus proche de Kant que via le principe d'abduction). Et il y a une différence fondamentale dans le résultat obtenu : dans un cas (Kant et Curry-Howard) on obtient la certitude d'un programme « sans bugs », dans l'autre (générateur de code) on prie pour que tout se passe bien.
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[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par Big Pete . Évalué à 3 (+1/-0). Dernière modification le 17 avril 2026 à 13:52.
Stephane Mallat avait donné une interview sur France Culture (je pense que c'est celle-là) où il expliquait qu'il avait eu beaucoup de mal lors de son apprentissage des mathématique au début, du fait de l'aproche abstraite de cet enseignement, et que par la suite, c'est lorsqu'il a fait des mathématiques appliqués qu'il a réellement apprécié les maths et qu'il a orienté sa carrière dans cet discipline.
Peut-être que ça à joué sur sa conception de l'intelligence et que ça ressort dans son discours.
On retrouve cette idée ici aussi :
cf Stéphane Mallat, bâtisseur de ponts mathématiques et informatiques
Faut pas gonfler Gérard Lambert quand il répare sa mobylette.
[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par BAud (site web personnel) . Évalué à 2 (+0/-0).
pour autant, tu n'as pas plussé kantien : (+1/-1) actuellement et le +1 est de mon fait ?
[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par Big Pete . Évalué à 2 (+0/-0). Dernière modification le 17 avril 2026 à 11:36.
Arf, son premier commentaire, j'ai pas tout pigé désolé. Difficile de mettre un + dans ce cas. Mais le deuxième est plus clair.
(Et je ne l'ai pas moinssé non plus)
Faut pas gonfler Gérard Lambert quand il répare sa mobylette.
[^] # Re: La mise en perspective de la philosophie est interessante.
Posté par kantien . Évalué à 4 (+2/-0).
Je reconnais que ce que j'ai écrit peut apparaître ésotérique à qui n'est pas familier avec ces problématiques. Essayons de rendre le fond de ma pensée plus accessible.
Lorsqu'il retrace les grandes lignes des différentes écoles philosophiques en théorie de la connaissance, il part du partage classique entre Platon et Aristote, immortalisé par Raphaël dans son tableau l'École d'Athènes. Puis à l'époque moderne (17ème et 18ème) viennent les rationalistes Descartes, Leibniz et Spinoza face aux empiriste de l'école anglaise Locke, Berkeley et Hume. Kant arrive dans cet état de lieu est chercha la consiliation, tout en sauvant la raison pure des attaques fatales qui lui porta David Hume.
Lorsque Stéphane Mallat résume le contenu de l'idéalisme transcendantale sous la forme :
il n'expose qu'une partie de la philosophie kantienne : sa réfutation de l'empirisme, et de David Hume en particulier. Car c'est bien l'attaque de Hume contre la causalité qui fit sortir Kant de son sommeil dogmatique (l'expression est de Kant, et c'est ainsi qu'il qualifie tous les rationnalismes qui sont à sa gauche dans le transparent de Mallat). Bien qu'il fut en profond désaccord avec Hume sur le fond (l'origine du concept de causalité), il avait une grande admiration pour ce philosophe. L'attaque de Hume se trouve dans son livre Enquête sur l'entendement humain. Mais il faut bien comprendre la signification des conclusions de sa thèse. Lorsque qu'un statisticien répète à l'envie que corrélation n'est pas causalité, il semble signifier qu'il y a là deux notions distinctes. Pour Hume, la causalité est juste des corrélations qui n'ont pas encore reçu de contre exemple venant de l'observation. D'où cette présentation de Kant dans la préface des ses *Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudrait se présenter comme science :
C'est un bon résumé de la situation dans laquelle se trouvait Kant lorsqu'il entreprit son œuvre : il lui fallait sauver la causalité des attaques de David Hume, sans cela, outre la métaphysique, c'est la physique théorique elle même qui aurait du s'écrouler par absence de fondement. Kant était un newtonien convaincu et on lui doit le premier modèles de formation du système solaire basé sur la théorie de la gravitation de Newton. La réponse de Kant à Hume est la thèse résumé par Maillat dans sa diapositive. Mais pour se faire, il du marcher dans les pas d'Aristote. Cela se trouve au chapitre sur la logique transcendantale dans la Critique de la raison pure.
Et sa table des catégories (dont fait partie la causalité) est construite en miroir de la table qui expose la structure formelle de nos jugements en logique. On trouve ce chapitre sur wikisource, on tu y trouveras les deux tables. On y voit que le concept de causalité renvoie à la forme des jugements hypothétiques (si A alors B) en tant que deuxième catégorie de la relation.
C'est cela que j'ai exposé dans premier message, et la correspondance entre ces deux tables suit exactement le même principe que le correspondance de Curry-Howard exposé par Xavier Leroy dans son cours au Collège de France. Autrement dit, la synthèse par Maillat de la philosophie kantienne se concentre uniquement sur sa réfutation de Hume (mais nullement sur celles des autres rationnaliste, qui est situé dans le chapitre sur la dialéctique transcendantale de la Critique de la raison pure), ce qui exclut certes l'empirisme mais laisse intact les autres formes de rationnalisme, ce qui renvoie non aux réseau de neurones mais plutôt à la programmation fonctionnelle statiquement typée.
Alors, je ne nie pas l'utilité du principe d'abduction (après tout, c'est celui que l'on utilise lorsque l'on conclue de l'existence de fossiles à celle des dinosaures), mais il ne saurait venir en place de premier principe (il est un principe dérivé, qui présuppose déjà la causalité, et ne donne que des conclusions probables et non certaines) dans l'ordre du savoir humain.
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