Interview de Xavier Mouton‑Dubosc, animateur à la radio FMR

Posté par (page perso) . Édité par ZeroHeure, Benoît Sibaud, palm123, Florent Zara et Davy Defaud. Modéré par Benoît Sibaud. Licence CC by-sa.
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20
1
déc.
2019
Audiovisuel

Xavier Mouton‑Dubosc est plus connu ici sous le nom de Da Scritch. Il présente régulièrement sur LinuxFr.org le programme de CPU de Radio FMR, où il officie depuis 1993. CPU pour « Carré, Petit, Utile » se définit comme le programme radio des gens du Numérique.

Logo CPU Carré, Petit, Utile : Le programme radio des gens du numérique. Tous les jeudis à 11 h sur Radio « FMR »  
 

Radio « FMR » est une radio associative toulousaine créée en 1981 par de bonnes fées punks situationnistes proposant une antenne variée qui fait, à juste titre, la fierté de l’ensemble de ses animateurs et animatrices.

Sommaire

Peux‑tu te présenter ?

J’ai animé et coproduit pendant vingt ans des émissions, entre autres, sur la bande‑dessinée. J’ai eu la joie d’interviewer plus de deux cents dessinateurs de BD et d’entrer à l’ACBD (Association des Critiques de Bandes‑Dessinées). Entretemps, j’ai lancé Supplément week‑end en 2004 ; j’en ai profité pour expérimenter le format podcast. Nous avons été l’une des toutes premières émissions de radio francophone à s’y frotter. Mettre un programme de deux heures était aberrant de mon propre aveu, mais on le faisait.

Comme je suis féru d’ordinateurs et de science‐fiction, nous avons monté un plateau pour un direct lors du deuxième THSF (Toulouse Hacker Space Factory), et pareil pour le Capitole du libre en 2012, des événements que nous avons couverts chaque année. Mais, pour être honnête, j’y étais plus passionné que mes comparses d’antenne. En effet, j’étais devenu professionnellement développeur en 2007, après avoir coordonné Radio FMR, puis créatif multimédia, humoriste téléphoné et réalisateur TV.

Mais durant ces dix dernières années, l’édition BD a basculé vers les séries franchisées (Blake & Mortimer, Spirou, Corto Maltese, AstroBoy et Batman) au détriment des créations originales ; ajoutez la surproduction avec plus de 5 000 nouveautés par an en France et la paupérisation générale des auteurs, j’avais de plus en plus de mal à continuer mes activités de critique.

Des auteurs m’ont dit que je les avais motivés, soit en nous écoutant, soit parce que j’ai été leur premier intervieweur. Quand, en discutant avec eux, ils me parlaient de leurs fins de mois très difficiles, ça me faisait à chaque fois un coup au cœur.

En septembre 2014, j’ai quitté le Supplément week‑end ; l’équipe a continué avec des améliorations. Je voulais continuer la radio mais parler des makers, des développeurs, de toutes les facettes de la créativité de notre monde numérique ; le sujet me kiffait toujours, mais il était trop tard pour monter une émission du niveau que je souhaitais. Mon ami Eugène Lawn était en charge de la quotidienne des agendas concerts pour le jeudi, un programme très suivi sur FMR ; il m’a proposé d’y tenir chronique pour le surlendemain. OK. Il n’a pas été déçu par la toute première.

J’étais à côté de Pouhiou, qui n’était pas encore chez Framasoft, et je clôturais ses deux heures de délire par une chronique parlant de Numérique. Un chouette travail d’humour, de documentation et de réflexion, qui m’a permis de confirmer le format que j’imaginais : montrer la passion chez les makers, faire découvrir ceux qui font. Après tout, on interviewe bien les chanteurs dans les matinales radio, pas leur chef produit ou leur directeur marketing, alors pourquoi n’a‑t‑on que des chefs d’entreprises, des chargés de relations publiques ou des experts nébuleux quand on parle de technologies ?

En septembre 2015, je lançais CPU en mode warrior avec une bande d’amis. On installait un studio hors de la radio toutes les semaines, dans des entreprises, des friches artistiques, des espaces de co‑working. Des journalistes ont accepté de se plonger bénévolement dans mes sujets : Gaël Cerez (devenu rédacteur en chef de Médiacités Toulouse), Virginie Vandeville (désormais sur France Bleu Besançon), Myriam Chave (journaliste art contemporain), Infested Grunt (Échos du Net), Enflammée (chroniqueuse culinaire), Chris O’Brien (ex L.A. Times, USA Today et actuellement Venture Beat) et Marc Olanié (de CNIS Mag). Avec Eugène Lawn et Solarus, on a dosé le cocktail d’humour, en veillant à ce que les animateurs puissent se chambrer, mais pas l’invité. Et ceci en même temps qu’on créait le site Web, le player audio avec hyperlien temporel, des outils de production et la relance d’une radio « streamée ».

Seul ce dernier projet n’a pas tenu. Crash early, crash often.

Le contenu de l’émission devait alimenter nos expérimentations. Et aussi donner envie à l’auditeur de se lancer dans le Numérique. Construite en 48 heures, je trouve notre première émission assez fébrile. Mais la formule a séduit.

Par la suite Anthony et Saul sont arrivés pour parler design, et ont montré que notre émission avait une joyeuse plasticité. Élise a pris leur suite et a aussi d’excellents retours.

Quels sont les principaux thèmes traités ?

Le thème « Berlin » de Dotclear, traité par nos soins pour un design liquide.

Ah ! Pardon, SES thèmes !

De tout : on a parlé de petites histoires de la cryptographie, de design expérimental, de langages, de patrons abusifs, d’ordinateurs familiaux soviétiques, ou d’autres sujets plus nocturnes. On a même des fictions, de l’anticipation et de la cuisine.

Tant qu’il y a du fun ou qu’on estime que le sujet pourrait intéresser des auditeurs. L’important étant d’avoir expérimenté par nous‑mêmes, ou d’avoir au moins consulté le maximum de documentation. Étant nous‑mêmes makers, notre expérience « journalistique » doit inclure la prise en main.

À une époque où on entend des chiffres alarmistes mais fantaisistes comme ceux de « The Shift Project », et quand on a des décideurs politiques ouvertement anti‑ondes, effectuer une médiation et donner des sources fiables devient important pour notre secteur. Sans sectarisme.

D’ailleurs, big up à l’équipe de feue la télé Nolife, car ils nous ont donné envie d’être encore plus carré, petit et utile sur nos sujets.

CPU traite assez souvent du logiciel libre, comment se situe ce thème par rapport à l’ensemble des sujets traités ?

Je vis personnellement le logiciel libre avec passion depuis 25 ans et la mort de mon Amiga adoré. Mais hors de question d’en faire le sujet principal et exclusif : on oublierait l’histoire avant les années 1990, on traiterait avec trop de mépris les services SaaS et beaucoup de progiciels, on ignorerait les basebands et Raspberry Pi, on aurait négligé Pantone™ et Roland™.

Le logiciel libre est une couleur vivante et brillante du spectre numérique car elle permet théoriquement à tout le monde d’y participer. Mais elle n’est pas l’unique couleur du prisme, ni la solution à tous les maux : elle a aussi sa part sombre.

Je demande à mes co‑animateurs d’être factuels, un sujet peu toujours nous surprendre. Et d’être pragmatiques : les développeurs salariés qui produisent du logiciel libre se sont pas majoritaires, hélas.

Le développement de Word for Windows mérite une bonne heure d’histoires, l’interface de l’Apple Watch aussi. Dans l’immédiat, je transpire déjà assez à expliquer le MPEG audio.

Comment se construit une émission de radio numérique, combien de temps cela requiert ?

Entre vingt et vingt‑cinq heures par numéro pour l’équipe.

On a un document partagé de pistes de sujets qui enfle en fonction de nos lectures, et des thématiques commencent à se démarquer. On choisit dedans des sujets pour voir qui s’y intéresse et souhaite prendre sa production. Parfois, c’est la disponibilité d’un « interviewable » ou vaguement l’actualité qui force le choix.

Je crée alors un document de préproduction, où l’on regroupe les liens, les informations sur les invités, les chroniques en cours d’écriture, et les questions qui nous viennent qu’on essaiera d’ordonner. Le modèle de ce document précise les canons de notre formule, dont les génériques d’ouvertures et de fermeture où chaque mot a son importance. Vous n’imaginez pas le temps gagné à dire « J’espère que tout le monde a mis son smartphone sur silencieux ? » pendant l’opening. Il y a aussi des indications pour la production, comme la disponibilité de chacun ou celle du lieu et du studio mobile de la radio si enregistrement en public.

Si quelqu’un estime qu’il doit tester la technologie, il le fait dans son coin, et on se délecte de voit passer son seum sur StackOverflow, indication précieuse sur l’état d’avancement du sujet.

On convient avec l’invité du lieu, moment et mode d’interview. On lui envoie les questions et on s’assure qu’elles ne le gêneront pas (je pense notamment à des points confidentiels, conflictuels ou qu’il ou elle ne maîtrise pas), nous le mettons en confiance en le rassurant sur nos intentions, et on sollicite la personne sur ce qu’elle aimerait aborder dans le sujet.

Ce qui nous fait quinze heures en préproduction. Parfois certains sujets demandent six mois à un an d’écriture et de relecture. Je n’aime pas qu’on se plante, car nous ne pourrons reparler du sujet.

De là, la production demande environ cinq heures : deux heures pour les enregistrements et trois heures pour la production des PÀD (prêts à diffuser), la conformation radio, et la mise en forme des articles Web qui sont bourrés de liens. Je ne compte pas les réécoutes du PÀD.

Le plus rapide à faire, objectivement, est la programmation musicale, où souvent je me régale. Certaines interviews peuvent demander parfois dix heures en production, de par leur longueur, des rattrapages de problèmes de son et des décisions en équipe sur ce qui doit passer en radio et ce qui ne figurera que dans la version longue sur le Web.

En effet, l’avantage de notre format hybride radio et podcast est de pouvoir diffuser des interviews de plus d’une heure, l’invité a du temps pour s’exprimer, stresse moins, puisque nous l’affranchissons de la limite temporelle.

Nous pouvons le faire car, la saison dernière, nous avons abandonné la réalisation dans les conditions du direct, où j’opérais le mixage en même temps que j’animais. Nous n’avons plus la possibilité d’enregistrer le mercredi soir pour diffuser le lendemain matin. C’est aussi moins fatigant que de transbahuter 40 kg de matériel. J’ai cinq heures de plus à passer en post‑production, avec une qualité sonore nettement plus acceptable.

Et très heureusement, j’ai une équipe pour me soutenir, proposer des sujets, voire des émissions entières, ou pour m’écrire en catastrophe une chronique pour combler les 3 min 45 manquantes.

Personnellement, cela me prend les matinées avant le bureau, les pauses de midi, certaines soirées et un jour du week‑end. Les périodes de pause permettent de prendre de l’avance avec sérénité. Certaines émissions sont au marbre (prêtes pour diffuser) trois mois à l’avance. J’ai un mal fou à ne pas les « spoiler ».

Comment trouvez‐vous les idées de sujets à traiter ?

Nous avons un fichier collaboratif de brouillons, dans lequel on ajoute des liens en les regroupant par sujets possibles. Quand on a une bonne quarantaine de liens sur un sujet, je regarde si le sujet me semble suffisamment mûr pour qu’on s’y lance, et si nous avons l’opportunité d’avoir quelqu’un à interviewer.

À l’heure actuelle, je compte 320 pistes de sujets, dont une trentaine en écriture active, et dix en attente du « bon moment » ; celle sur le Brexit peine un peu pour des raisons indépendantes de toute volonté.

Parfois, ce sont des opportunités, comme la venue de Pierre Berloquin à l’Apple Ⅱ Festival France, organisée par nos amis de l’association Silicium. D’autres fois, on change complètement le sujet prévu, car celui que nous avions prévu pour un invité se prêtait moins qu’un autre, par exemple avec Thomas Parisot.

Élise nous a rejoint avec un projet de série en dix épisodes, avec des invités déjà choisis et le plus gros de l’éditorial fait. Une autre radio l’a fait mariner pendant un an, moi, je lui ai dit « oui » dans le quart d’heure ; quinze jours après, elle revenait de Londres avec sa première interview.

Nous avons des séries qui sont purement documentaires, donc sans invités, mais elles demandent un temps d’écriture littéralement monstrueux : pratiquement vingt pages de script pour le speak, qu’il faut relire et corriger après avoir laissé la pâte reposer un bon mois.

Est‑ce que les personnes interviewées acceptent de répondre facilement, comment sont‑elles choisies ?

En général, un article, un billet de blog, une conférence ou une intervention peuvent nous convaincre de l’approcher. D’autres fois, ce sont des connaissances dont on connaît le métier ou la passion, mais qui ne l’expriment pas publiquement.

Pour un sujet, on choisira une seule personne, plus rarement deux. Au‑delà, le dialogue se complique.

Nous essayons de ne pas inviter deux fois la même personne dans la même année. Ou presque.

On envoie un courrier expliquant nos démarches, avec des exemples d’émissions dans la thématique. Certains écoutent et viennent donc avec plaisir. Plus rarement, on peut demander à un ami de nous introduire auprès d’une de ses connaissances. Et là, nous entrons dans les spécificités des gens que nous invitons.

Un dessinateur de BD sera heureux de te répondre, car il est passionné de son métier, il sait qu’il parle à un autre passionné ET il a besoin de ton exposition pour vendre ses albums. Un chanteur d’un groupe pop signé par Warner ou un acteur aura été solidement briefé ou en a tellement vu que son interview durera x minutes à 30 secondes près, pratiquement sans hésitations, en commençant par te regarder de haut après avoir lu la notice de ton média envoyée par l’agence relations publiques.

Pour un ingé système, un graphiste ou un spécialiste en silicones industriels, il y a proportionnellement bien moins de personnes réellement habituées au dialogue public, exceptés les orateurs, profs et youtubeurs. Le plus souvent, nos contacts ont le syndrome de l’imposteur. Nous prenons un temps monstrueux à essayer de les convaincre. Pour l’émission sur The Mother Of All Demos, j’ai essuyé une dizaine de refus de personnes qui me semblaient connaître ce sujet, j’ai donc loupé le cinquantenaire. Il m’a fallu un an et demi pour trouver quelqu’un qui accepte d’y participer, grâce à un professeur du Collège de France. Comme j’envoie la liste des questions et les liens documentaires à l’avance, tous les refus étaient motivés par « Je crois que tu es bien plus calé que moi pour y répondre. » C’est à la fois flatteur et propice à la mélancolie. Finalement, on a eu une excellente émission.

Mon très grand regret cette année est un très net déficit d’invitées. Aux débuts de l’émission CPU, j’avais fixé un objectif chiffré et on tentait de motiver et d’aider, mais je me suis rendu compte un peu tard que certaines vivaient mal, soit nos relances, soit le principe de quota.

Nous avons aussi annulé certains contacts qui voulaient régler leurs comptes politiques avec LéMerdias, et ne comprenaient pas que nous étions purement bénévoles sur une radio associative. On n’est pas venu ici pour souffrir, OK ?

Et pour terminer, j’ai aussi du démarchage spontané, avec un objectif publicitaire à peine masqué. Ceux‑là sont retoqués avec politesse.

LinuxFr.org est assez peu cité pendant les émissions, y a‑t‑il une raison particulière ?

Pour le défaut de citation, c’est sûrement un biais de notre part, voire de la mienne depuis la disparition tragique de wmcoincoin, ce fabuleux progiciel de productivité et qualification des threads qui était totalement précurseur et a préparé l’arrivée de la French Tech.

Des membres de l’équipe de modération du site ont un peu de mal à comprendre certaines blagues, vous l’a‑t‑on signalé ou reproché, ou est‑ce normal ?

Pour les blagues : Oui. « Errare humanum est », si je traduis façon Jul : « si t’as pas de fail, t’as pas d’humanité. »

Beaucoup trop de gens n’ont plus un bit de culture informatique pour comprendre les blagues en STUM1b, alors qu’il y avait 1 bit de parité, 1 bit start et 1 bit stop. Quelle tristesse au vu du nombre d’informaticiens qui nous écoutent. Voilà qui explique La Grande Inflation des Frameworks JavaScript.

Après, je ne saurais répondre des blagues « glaucales » (contraction de « glauque » et « locale ») d’Eugène Lawn.

Mes cinq années d’expérience d’humoriste téléphoné me permettent de filtrer à temps des blagues très malheureuses. Cela fait bien quinze ans que je ne suis pas allé faire mes génuflexions au bureau local du CSA. Quand ma tendre compagne ose une blague sur les yes cards, et fait rire une amie, je me dis que nous réussissons quelque chose.

Les sources des émissions sont‑elles disponibles ? Si oui, sous quelle licence ?

Nous générons une belle masse de liens documentaires pour chaque émission, et nos textes sont autant que possible écrits et dopés en hyperliens, ce qui permet à la version Web d’alléger le propos en version radio. À de très rares initiatives près, nous ne transcrivons pas encore nos interviews, hélas.

Quant à nos licences.

Les interviews et chroniques sont généralement en Creative Commons, attribution, non commercial. Nous demandons d’avoir systématiquement un lien vers la page canonique bien visible et identifié pour les reprises. Coucou les services qui font des « mini‑sites » de podcasts sans renvoi d’ascenseur.

L’émission elle‑même est sous copyright, nous bénéficions d’un accord avec les sociétés d’ayants‑droit qui nous permet de piocher dans nos sonothèques. On aurait tort de s’en priver.

Les radios qui souhaitent reprendre des chroniques ou des émissions doivent d’abord nous contacter afin d’établir un accord de reprise. C’est une demande de notre autorité de tutelle.

Avez‑vous une idée du nombre de personnes qui écoutent vos émissions ?

Pour quoi faire ?

Nous sommes une radio alternative. Qu’elle marche ou pas, nous n’avons aucune publicité sur notre antenne, donc aucun objectif d’audience.

D’ailleurs, on n’a même pas de trackers d’audience sur le site de l’émission. Et même : les radios locales n’ont pas de mesures précises via Médiamétrie, les comptes de visites de pages Web ignorent certains navigateurs, la mesure de podcast est fortement imprécise.

L’audience est une métrique qui ne rentre pas dans les objectifs de CPU : faisons une émission qui nous plaît, faisons‑la pour les autres, faisons‑la bien. Étant parano, je n’ai que des bonnes surprises : au vu des retours qu’on a sur les réseaux sociaux, forums et rencontres impromptues, à mon avis on ne se plante pas trop.

Notre vrai plaisir est de démystifier l’informatique et la créativité numérique auprès des gens qui ne pensaient que la subir. Quand une amie comptable m’a dit qu’elle est devenue développeuse Java car elle adorait l’énergie qui transpire dans nos émissions, le bonheur est doublé : maintenant elle s’éclate (oui, en Java !) et elle est mieux payée.

Mon plus beau souvenir est le mot d’une amie à la fin d’un enregistrement avec son mari : « Il ne m’a jamais parlé de son travail comme ça en trente ans. Je suis retombée amoureuse. »

Des retours comme ça valent tous les scores d’audiences.

Selon, France info, on constaterait, en quatre ans une baisse des personnes qui écoutent la radio, le pourcentage passant de 83 % à 75 %. Avez‑vous personnellement constaté ce genre de baisse de fréquentation ?

Ayant été salarié par Radio FMR entre 1998 et 2000, puis concepteur pour médias, j’ai une très longue pratique des chiffres Médiamétrie. On ne payait pas pour les avoir (pourquoi faire ? Nous n’avons pas d’espaces publicitaires payants), mais on en parlait avec les « concurrents » qui les partageaient avec nous. Les chiffres radio ont commencé à chuter durant les années 2000, avec Napster et l’iPod.

Pour maintenir les chiffres à flot, Médiamétrie bricole en comptant podcasts, pages d’émissions vues, diffusions sur YouTube (spéciale dédicace à la matinale d’Europe 1 en autoplay des articles du Parisien, heing, d’où la chute accélérée depuis que Chrome et Firefox les bloquent), etc. Mais personne dans le secteur des médias n’est dupe quant à la perte d’audience du média radio. Elle est pire que celle de la télévision, mais moindre que la press écrite.

En 2006, les feature phones haut de gamme avaient un récepteur FM. L’iPhone est arrivé en le snobant, car le paysage radio aux États‑Unis est largement plus réduit qu’en France : 50 % des stations sont spécialisées dans la musique country, un bon tiers consacré aux talks conservateurs. Pas vraiment hipster pour Jobs. Tu m’étonnes que Jack Dorsey préfère FIP. Comme les opérateurs mobiles américains ont exigé que la fonction radio devienne une option payante pour accepter les téléphones sur leur réseau, Nokia, Samsung, Motorola, Alcatel ont arrêté de mettre un récepteur FM. Et voilà pourquoi les « grosses » radios poussent pour installer leur application mobile native, ce qui fait que l’auditeur ne zappera plus sur le cadran au petit bonheur la chance. Où est la joie de comprendre l’enchaînement musical dans un programme de flux (type de radio programmant soit que de la musique, soit des informations) ? Ou celle de se laisser surprendre par une radio de rendez‑vous (type de radio fonctionnant sur une grille horaire d’émission thématiques identifiées) ? Et celle de ne pas être suivi par une multitude de mouchards publicitaires pendant l’écoute ? On a pourtant en France un service public de très bonne qualité, 500 radios associatives aux contenus très riches et des réseaux commerciaux qui ont leur variété. Quel dommage de n’écouter qu’une station.

Le podcast est arrivé à temps pour devenir une offre de réécoute AoD (Audio on Demand) et permettre aux radios locales d’avoir une diffusion internationale ; il n’y a rien de plus grisant que d’avoir des auditeurs fidèles en Algérie ou au Brésil. Dommage que les grands acteurs privés et publics aient snobé ce format pendant dix ans.

L’arrivée du DAB+ en France après quinze années d’atermoiements politiques se fait trop tard. Je suis ce dossier pour Radio FMR et j’espère que les smartphones vont à nouveau proposer la réception broadcast.

Combien êtes‑vous pour cette aventure ?

Dix au dernier recensement.

Je craignais que Megam Yume se remette difficilement de son dernier sujet, mais elle me semble prête pour parler de l’économie des goodies et autres loots de conférences avec une immersion dans une usine en Indonésie.

Après, ça va, ça vient… Je crois que le pire prétexte qu’on m’a donné pour quitter l’équipe est une nomination comme responsable de la recherche de la Haute école d’art et de design de Genève.

On a aussi des participations occasionnelles : Baptiste « fs0c131y » Robert hésitait à accepter une interview depuis deux ans, il intervient pour des chroniques ponctuelles.

Sur le plan budgétaire, quelles sont vos dépenses et d’où viennent vos ressources ?

L’équipement qui nous appartient, le catering, la location du serveur, nos cotisations annuelles à l’association de la radio (rappel au retardataire, BTW), ce sont nos sous. On doit bien dépasser les 3 000 € par an dans l’équipe, les festivals sont ruineux en liquide.

Radio FMR est subventionnée par le FSER (Fonds de soutien à l’expression radiophonique). Notre association vit très chichement, surtout depuis la suppression des emplois aidés en 2018. On pensait au financement participatif ou à des sponsors dans notre émission pour soutenir la radio, mais cela nous aurait amené à des contraintes qui auraient peut‑être tué l’esprit de l’émission. Je n’ai, néanmoins, pas fermé la porte à ces idées.

Avec quels logiciels bâtissez‑vous vos émissions ? Sont‑ils tous libres, si non, pourquoi ?

Le montage se fait avec Audacity, que j’utilise depuis quinze ans. J’avais utilisé professionnellement ProTools avant, et j’adore Audacity pour sa simplicité et sa prise en mains. Adobe Audition est utilisé par une coproductrice. J’ai vu passer Descript qui semble bluffant pour le derush, mais je doute qu’il ait toutes les fonctionnalités que j’utilise en montage.

La finalisation du sonore se fait avec des outils en ligne de commande (sox, ffmpeg, oggenc, lame). Plus notre éditeur de chapitres qui est en licence GPL.

Le site Web est en livrée Dotclear avec une customisation maison et notre fameux pot d’échappement Ninja en webcomponent haute performance à hyperlocalisation temporelle .

Les illustrations sont rééditées avec GIMP et MozJPEG.

Les outils que j’utilise sont tous libres, à l’exception du service d’édition collaborative de texte, car on n’a pas trouvé d’outil libre pour écrire une blague sur le trône des toilettes en toute souplesse dans un document de vingt‐neuf pages. Même Trump y préfère Twitter.

Au niveau professionnel, indépendamment de la radio, quels logiciels libres utilises‑tu, sur quel système ?

Je suis sur Linux, en Kubuntu. J’utilise professionnellement Firefox, Thunderbird, LibreOffice, SSL, curl, grep, Postgresql, PHP, pPthon, Bash, jq, nginx, Ansible, vi, mc. Et Audacious pour me couper de l’open‑space.

Quelle est ta distribution GNU/Linux préférée et pourquoi, quels sont tes logiciels libres préférés ?

Kubuntu, parce que je trouve l’interface KDE bien plus agréable que GNOME, et bien plus bricolable.

Et parce quʼUbuntu a des paquets raisonnablement récents dans sa LTS et suffisamment stables. J’ai récemment fini d’essayer Arch Linux en le maudissant suite à un très mauvais upgrade d’une base de données : rolling release + outils de mise à jour pas stabilisés = roulette russe.

Après, les polémiques sur le Libre plus libre que du Libre, je renvoie à la licence de la tête de GNU, qui montre où mène l’ultra militantisme : à l’hypocrisie.

Quelle question aurais‑tu adoré qu’on te pose ? (évidemment tu peux y répondre).

« Mais quand vas‑tu arrêter de jargonner en anglais ? » (Gael Cerez, rédacteur en chef de Médiacités Toulouse)

M’enfin, si tu lis pas l’englishe, tu vas encore appliquer ces immondes erreurs de traductions de man lame(1). Et je ne laisserai pas à des Belges le monopole de l’esprit Startup Nation™. Fussent‑ils braves.

Et aussi « As‑tu besoin d’aide ? ».

Réponse : oui, sur CPU‑Audio.

Quelle question aurais‑tu détesté qu’on te pose (en espérant que je ne l’ai pas posée) ?

« Tu fais ton émission pour te faire connaître ? Tu touches combien ? » (je précise que certains ne mettaient pas le point d’interrogation).

Non. Sinon je serais youtubeur et je nagerais dans mon klout en bâffrant des Doritos devant un public hypnotisé par mon aura.

Je n’ai rien à faire de la notoriété.

En revanche, découvrir un sujet différent par semaine, en ayant testé ce sujet, et le faire découvrir sans trop se tromper, c’est un vrai bonheur, quoiqu’aussi épuisant que produire trois lightning talks par semaine.

Je ne vois pas l’intérêt de montrer ma tronche, alors que le son est tellement propice à l’imagination.

Merci beaucoup Xavier.

Et un merci spécial pour avoir répondu en Markdown avec tous les liens mis en forme. Délicate attention.

Aller plus loin

  • # Patronyme ?

    Posté par . Évalué à 2 (+1/-0). Dernière modification le 01/12/19 à 15:16.

    C'est bien Xavier Mouton-Dubosc et non pas Xavier Martin-Dubosc comme indiqué en gros dans le titre.

    C'était sûrement écrit trop gros pour être détecté à la relecture !

    • [^] # Re: Patronyme ?

      Posté par (page perso) . Évalué à 3 (+2/-0).

      Et vous aurez bien évidemment rectifié de vous-même : la radio est FMR, l'émission est CPU (Carré Petit Utile)

      Mais le travail de l'équipe rédactionnelle de linuxfr n'est pas à dévaloriser pour autant

      • [^] # Re: Patronyme ?

        Posté par (page perso) . Évalué à 3 (+3/-2).

        Désolée, je ne sais pas ce qui s'est passé mais le titre d'origine était tout à fait bon. Je pense qu'on peut attribuer ces modifications du titre aux bonne intentions qui peuplent les enfers :-)

        Le membre de l'équipe de modération qui s'est livré à cela va devoir payer un pot à toute l'équipe (ce sera du thé pour moi, merci).

        Et, effectivement, aucun de nous n'a, ensuite, relu le titre. C'est vraiment le truc qu'on ne relit pas assez.

        OS préféré Mageia 6 et Mageia 7, CMS préféré SPIP, suite bureautique préférée LibreOffice, logiciel de dessin préféré Inkscape.

  • # Réception FM

    Posté par . Évalué à 1 (+1/-0).

    J'ai remplacé cette année mon Nokia 5530 de 2009 par un Nokia 1 de 2018. C'est le jour et la nuit. 2018. On est dans le futur là ! Je ne pensais même pas être encore en vie à cete date. Et ce dernier possède tout de même un circuit pour la réception FM à ma grande satisfaction. Après une courte recherche sur duckduckgo, il me semble que ce n'est pas le cas des Iphone et Samsung.

    • [^] # Re: Réception FM

      Posté par (page perso) . Évalué à 5 (+4/-0).

      En fait de circuit, il semble que les derniers baseband à proposer la fonction FM le font via SDR (software defined radio), mais je ne suis pas assez calé pour en être sûr. Ce qui est certain est qu'il faut une antenne de 75cm de long pour recevoir la FM correctement, et que le casque filaire de vos écouteurs a effectué jusque là cette fonction.

      Avec la généralisation des casques sans fils en bluetooth, on peut raisonnablement penser que ni la FM, ni le DAB/DAB+ ne resteront très longtemps sur smartphones.

      • [^] # Re: Réception FM

        Posté par . Évalué à 5 (+3/-0).

        Ce qui est certain est qu'il faut une antenne de 75cm de long pour recevoir la FM correctement, et que le casque filaire de vos écouteurs a effectué jusque là cette fonction.

        Bien souvent on peut capter la FM correctement sans avoir à déplier une antenne télescopique monopôle. À l'inverse, une antenne quart d'onde (75cm pour la bande II "FM") peut aussi ne pas du tout suffire et comme pour la télé, la radio numérique est plus sensible à la qualité de réception.
        Enfin sur la fonction d'antenne du fil des écouteurs pour les bandes VHF, les appareils mobiles utilisent des antennes fractales depuis une dizaine d'année déjà donc c'est pas forcément nécessaire à la réception. Si c'est pas sur les nouveaux téléphones, c'est par économie comme pour le retrait des prises jack TRRS.

  • # CPU en réalité naturelle

    Posté par (page perso) . Évalué à 4 (+2/-0).

    Krkrkr, je ne me souviens plus trop de l'occasion, mais ça montre bien la frénésie d'un enregistrement dans le dd2 du tetalab.

    http://la.buvette.org/video/dascritch-cpu.html

    * Ils vendront Usenet^W les boites noires quand on aura fini de les remplir.

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