Journal Networks 2032 - Chapitre 2: La guerre des protocoles

Posté par .
Tags : aucun
0
1
mar.
2007
Suite de mon petit essai d'anticipation sur l'évolution des réseaux. Une vision assez pessimiste du futur, dans une ambiance post-moderne. Le chapitre 1 se trouve ici: http://linuxfr.org/~_p4_/23874.html
Envoyez le bouzin:

Ripley se réveilla avec un mal de crâne terrible. Il s'étonna immédiatement de la douceur inhabituelle des draps. Visiblement, il ne se trouvait pas dans son lit. En levant la tête tout lui revint d'un seul coup: la soirée et ses excès, la fête, la fille. Jettant un coup d'oeil sur le côté il la vit. Wendy dormait comme une enfant. Mais elle était loin d'être une enfant, ça il avait pu le constater.
Le décor avait de quoi impressionner: une suite dans le meilleur palace de Téhéran, ça s'apprécie. Meubles précieux, jaccuzi, terrasse panoramique, room-service: ya pas à dire, tout ce luxe ça en jetait. Après s'être habillé en silence, Ripley fonça au bar de l'hôtel pour s'envoyer l'indispensable café du matin. La soirée avait été chargée. Il avait besoin de remettre de l'ordre dans ses idées. Commençant à émerger au bout du troisième café-cloppe, il se mit à se repasser le fil des évènements. De nouvelles pièces venaient s'ajouter au puzzle.
Après son départ de Sibérie tout s'était accéléré. Il avait mis du temps à mettre la main sur le vieux Connely. C'est grâce aux infos fournies par lui qu'il avait pu retrouver Wendy: Connely lui avait indiqué où s'adresser sur le net. Wendy était une pièce maîtresse du parcours de Spachovsky. Un parcours lié en tous points aux bouleversements historiques qui se produisirent sur le réseau. La généralisation d'IPv7 mit le net à feu et à sang. Peu à peu une nouvelle géopolitique se dessinait. Les pays puissants pariaient à fonds sur le nouveau système, générant des retombées économiques très importantes. Tout le monde en profitait, sauf les utilisateurs, mais ils n'en étaient pas conscients. Pour eux tout était plus simple, plus sécurisé, ils ne se posaient pas de questions, le discours médiatique se chargeant de fournir les réponses. Il n'en allait pas de même chez les pays émergent, qui restèrent sur IPv6. Des réseaux de satellites se mirent en place. On assistait à une 'fonisation' croissante, les gens avertis partageant leurs points d'accès, unis par un même besoin: celui de rester libre. Politiquement, trois blocs se dessinèrent peu à peu: le bloc occidental, encore dominant économiquement: en gros les USA plus l'Europe occidentale. Puis le bloc Chine/Asie du Sud-Est, qui prit une part croissante sur l'échiquier politique mondial ces dernières années, et enfin le bloc dit des Emergents: Inde, Brésil, Iran, Nigéria et Russie principalement. De fait le net se divisa en deux. Les blocs Occidental et Chine s'appuyaient sur les réseaux IPv7 pour générer de la croissance, tandis que les Emergents se maintenaient sur IPv6 pour garder une autonomie. C'est peu après la rupture que Spachovsky disparut. Plus que jamais présent sur le réseau, personne ne savait vraiment où il était. Bien lui en prit: déjà très exposé à cette époque, il devient plus actif que jamais, fédérant les communautés autour de valeurs propres aux hackers. Des valeurs qui s'imposèrent assez massivement sur le réseau alternatif, constituant une sorte de village de Gaulois au milieu de l'idéologie outrancièrement mercantiliste qu'imposait le nouveau monde informatique. Invisible mais toujours présent, Laurel Spachovsky était déjà un mythe. Il était devenu une légende car c'est lui qui a été à l'origine de Unet: United Networks, crée pour s'opposer à ce qu'était devenu Internet: un grand supermarché avec des caméras partout.
Wendy était la femme de Spachovsky. Elle a beaucoup compté pour lui, et elle en sait long. Ripley ne lui avait pas dit qu'il cherchait Spachovsky. Il fallait procéder en douceur, ne pas lui faire peur avec ces histoires d'un passé avec lequel elle avait rompu. S'étant enrichie on ne sait trop comment via divers trafics sur le réseau, Wendy, cette vamp insaisissable, coulait des jours sans soucis dans un palace de Téhéran, comme retirée des affaires. Elle se foutait de tout maintenant. Ca n'allait pas être facile de lui tirer les vers du nez. Ripley s'était présenté comme un riche désoeuvré, blasé par la vie et cherchant de nouvelles distractions. Ca a tout de suite plu à Wendy. Il avait fait sa connaissance "par hasard", à l'Impérial Palace de Téhéran. Ripley disposait d'un budget conséquent pour son enquête, ses commanditaires ne lésinant pas sur les moyens. Il avait fait une fête du tonnerre hier soir, le Crystal-Roederer millésimé et toutes les sortes de dope coulant à flots dans le carré VIP de la boîte hype du moment. Il avait presque du mal à suivre. Faut dire que Wendy, question fête d'enfer elle s'y connaissait. C'était d'ailleurs son activité principale. Et puis comme naturellement il s'était retrouvé dans son pieu. Elle ne faisait pas dans le détail. Finalement ce boulot avait du bon, au fond.
Déjà un peu plus réveillé, Ripley sortit son vidphone pour contacter Lars, son assistant au bureau à Lagos. Il lui donna quelques recherches à faire sur des noms qu'il avait pu glaner pendant la soirée. On sait jamais, toutes les pistes sont bonnes à explorer. Le temps de prendre une douche rapide, Ripley était déjà de retour dans la chambre de Wendy. Il ne comptait pas la lâcher. Il fallait la mettre en confiance. Entrant dans la chambre, il la vit en train de préparer son petit déjeuner. A coté d'un grand bol de café noir, une grosse ligne blanche s'étalait sur la table.
- "Salut. Une petite trace chéri?" Wendy était vraiment cintrée. Elle ne s'arrêtait jamais.
- "Merci non, je suis un peu dans le gaz ce matin."
La suite de la journée se passa paisiblement, à ne rien faire ou presque, comme si Wendy attendait le soir pour vraiment se réveiller. Faut dire qu'il était déjà 15h quand ils se sont levés. Puis la nuit passa, semblable à la précédente dans ses excès. Puis la semaine. Wendy ne se lassait pas de lui. Ils étaient en phase. Ripley savait s'y prendre avec les gens. C'était son boulot, après tout. Au bout d'un temps il la connaissait mieux, et savait les moments favorables pour la faire parler. C'est ainsi qu'il lui mentionna Spachovsky, jouant le romantique fasciné. Rechignant un peu au début, elle finit par lui confier son histoire, du moins une partie de son histoire: personne ne connaitrait jamais vraiment Wendy, sauf peut-être Spachovsky lui-même. Ce qui intéressait Ripley c'était de le retrouver: pas gagné d'avance. Visiblement Wendy n'avait plus de contacts avec lui depuis un bout de temps. Il fallait procéder par étapes. Aussi Ripley glana des noms, des contacts, enregistrant et recoupant chaque anecdote qu'elle a pu lui raconter. Il ferait le tri plus tard.

Prétextant un caprice, il retourna à son bureau de Lagos pour approfondir tout ça, et fouiller le net à la recherche de nouveaux éléments. Quelques pistes paraissaient intéressantes. N'ignorant pas que le parcours de Spachovsky était très lié aux évènements historiques, il se repassait sans cesse le film des grands bouleversements, essayant de recouper des dates, des lieux, des personnes, des entités du net. Unet était devenu extrêmement dangereux depuis quelques années. La guerre des protocoles battait son plein. Internet étant passé en IPv7, les puissants voulurent tout de suite éliminer la résistance. L'opposition avec Unet n'était plus seulement de principe: ne pouvant détruire directement les satellites pour des raisons politiques, ils lancèrent une véritable armada électronique pour anéantir le réseau libre. Après une période de flottement les forces militaires des pays soutenant Internet se coalisèrent, et lancèrent une guerre sans merci. Des armées de bots d'attaque autoreproductibles fonctionnant de manière communautaire, comme les fourmis, furent lâchées. La menace était sérieuse. La stratégie comptait rendre Unet inutilisable, attaquant tout et tout le monde, par tous les moyens possibles: DDOS massifs, intrusions (leur fameux "search and destroy"), mais aussi intoxications et hoax à grande échelle. Les dégâts furent considérables. Des pans entiers du réseau furent mis hors-service, et environ 80% des serveurs saccagés. Ce n'était que la première bataille. Les hackers ne tardèrent pas à réagir, à monter des structures de défense. Spachovsky, en tant que leader représentatif, fit beaucoup pour unifier les clans. Tout le monde l'écoutait. C'est un peu grace à lui que Unet a su opposer un front uni face à la déferlante vague de destruction.
- "Je crois que je tiens un truc!" beugla Lars derrière ses quatre écrans.
- "Ouais?"
- "Je suis entré sur les serveurs de l'Irida, une société de services qui sert de paravent à un groupe d'industriels hostiles. C'est des petits Mickeys, j'ai pas mis 5 minutes à pénétrer leur système." Lars paraissait tout content, ce qui est en général bon signe. Ce grand Finlandais barbu était un hacker de bon niveau, un no-life total. Ce type passait toute sa vie derrière ses écrans, ne s'interrompant à contrecoeur que pour dormir. Lars était plus une entité électronique qu'un homme.
- "En fouillant dans les archives j'ai trouvé un compte rendu qui mentionne le groupe G, l'organisation de Spachovsky. D'après ces documents il aurait été aperçu en Colombie, dans une filiale du groupe il y a trois semaines. Ils auraient tenté de voler du matériel sensible afin de l'étudier, mais ça a foiré. Les systèmes de sécurité montrent des images."
- "Envoie."
Après avoir visionné les images, Ripley resta dubitatif. "Ca sent le honeypot: c'est bien lui mais rien ne prouve que les images n'ont pas été trafiquées. Beaucoup de monde le cherche. Et puis c'était un peu trop facile, non? Vois ce si tu peux trouver d'autres sources en Colombie, et fais gaffe sur ce serveur."
Tellement concentré, Lars ne répondit pas. Mais Ripley savait qu'il avait enregistré l'information. Le cerveau de Lars travaillait sur plusieurs plans en même temps.
Cherchant toujours de nouvelles sources, Ripley eu l'idée d'aller voir les gars d'Open BSD. Ils connaissaient Spachovsky, à coup sûr. Ce système s'était répandu rapidement sur Unet, surtout depuis l'invasion des bots. Les logiciels libres dominent maintenant totalement le réseau indépendant. Les OS sont restés très divers, reflétant la forte croissance de l'innovation technologique sur Unet. La concentration de spécialistes et les forts besoins sécuritaires ont décuplé les forces des libristes, rendant les logiciels plus résistants, imaginant de nouvelles manières de se défendre, de riposter. Une sorte de culture médiévale domine maintenant sur Unet: l'organisation des forces de défense est une fédération de clans. Richard Stallman porte même l'uniforme de général depuis quelques années. Ce type aime bien en faire des caisses, mais au même titre que Spachovsky, c'est une icône, une légende. C'est pour ça qu'il a pu recruter tant de monde dans la GNU Army.
- "Bon j'ai un rendez-vous avec Theo de Raadt demain à Pretoria, ça te vas?" lança Lars.
- "Ok c'est bon."
Tout ceci laissait Ripley pensif. De nombreuses pistes restaient à explorer. Cette enquête n'était vraiment pas facile, mais très bien payée. En observant Lars qui mangeait un sandwich, sans lâcher son shell, il pensat à Wendy et fut pris d'un doute. Fallait-il y retourner? Quelquechose lui avait-il échappé? Il n'avait pas totalement cerné Wendy, un je ne sais quoi de mystérieux planait toujours autour d'elle. Cette fille lui faisait en même temps pitié et envie. Elle était déjà sûrement complètement caramélisée à cette heure-ci. Mais son instinct l'attirait vers elle, lui disait d'y retourner. Il allait déjà voir Théo. Ensuite seulement il déciderait. Il se dit qu'il avait les moyens de retrouver Spachovsky, que ce n'était pas qu'un mythe. Un jour il le rencontrerait.

-------------------------------------------------
Je n'ai rien de prévu pour la suite, aucune guideline. Toutes les idées de scénarios, anecdotes et détails techniques surtout sont les bienvenues!
  • # Sympa

    Posté par . Évalué à 3.

    J'aime bien, pourtant la lecture est loin d'être mon passe-temps favoris (enfin à part les pages de man :P ).
    Par contre ça c'est comme un épisode de 24, si j'ai pas la suite rapidement je fais un DoS malheur :D
  • # excellent !

    Posté par (page perso) . Évalué à 5.

    Bon faut trouver une suite donc...

    My father was a Brexit negotiator and his father before him

    • [^] # Re: excellent !

      Posté par (page perso) . Évalué à 3.

      mouais, après 1 puis 2, ya 3 :)
      • [^] # Re: excellent !

        Posté par (page perso) . Évalué à 1.

        C'est vraiment passionnant, bravo.
        • [^] # Re: excellent !

          Posté par . Évalué à 2.

          Merci pour les fleurs, les gars. Ca fait plaisir de voir son travail apprécié.

          Pour la suite, ayant un peu épuisé mon stock d'imagination technologique de la semaine, je pense travailler plus sur l'intrigue, les situations et les personnages, que sur une mise en scène de l'histoire des technologies comme jusqu'ici. Le décor est bien posé, une intrigue pourrait se développer. J'ai quelques pistes là dessus et sur les mises en situation, mais je m'essoufle un peu sur les innovations technos. J'en appelle à votre imagination pour m'aider!
  • # Utilisation des noms...

    Posté par (page perso) . Évalué à 3.

    J'aime assez ta prose, attention tout de même... Tu utilises assez souvent des nom de vrais gens de la vraie vie, si ta nouvelle (ou ton roman) devait un jour voir le jour, penses à utiliser des pseudos...

    Parce que bon tout ce que tu risques c'est t'attirer des emmerdes.
    • [^] # Re: Utilisation des noms...

      Posté par . Évalué à 2.

      Tu veut parler des réfèrences genre Stallman, Theo de Raadt ou du nom de l'entreprise que j'ai inventé sans penser à vérifier s'il existait irl?

      Pour le nom d'entreprise oui je dois faire gaffe t'as raison. En revanche je pense pas que de citer des personnages de la vraie vie connus puisse poser un problème, si? Dans la mesure ou ils sont mis en scène dans une fiction clairement identifiée, et que ce sont des personnages publics, il ne me semble pas que ca puisse géner. Mais j'y connais rien en droit là dessus c'est vrai.

      Les gens ayant l'air d'apprécier, je vais devoir attaquer le chapitre 3...
      • [^] # Re: Utilisation des noms...

        Posté par (page perso) . Évalué à 2.

        Je pensais plus aux personnes qu'au nom de l'entreprise.

        Tu as beau annoncer noir sur blanc qu'il s'aggisse d'une fiction, je suis pas certain que Théo de Raadt apprécierai que tu lui fasse commettre un meutre, violer des mamans ours, coder sous licence gpl etc...

        Et le procés arrive bien vite dans les dents dans ces cas là.
  • # Autonomy

    Posté par . Évalué à 2.

    Ca commence à prendre forme, continue !

    Je ne peux m'empêcher de penser a "Autonomy: freedom of Thought" ( http://autonomyseries.com ) en te lisant.

    C'est un livre en CC qui reprend un peu les même thèmes, qui a été, je crois, traduit en français (je l'ai lu en VO). Une bonne réflexion sur l'avenir de l'innovation et de l'esprit humain à l'ère numérique.
    • [^] # Re: Autonomy

      Posté par . Évalué à 1.

      Je plussoie: merci pour ce lien. J'ai commencé à le lire, c'est tout à fait sympathique. Le monde décrit et l'ambiance tiennent bien la route. Ca part très loin dans l'anticipation concernant les ihm, avec des types connectés 24h/24 alimentés par intraveineuse, qui se 'transchargent' dans des univers électroniques où le temps ne passe pas à la même vitesse...
  • # Chapitre 3

    Posté par . Évalué à 1.

Suivre le flux des commentaires

Note : les commentaires appartiennent à ceux qui les ont postés. Nous n'en sommes pas responsables.