Journal Immigration, la nouvelle vague

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juil.
2003
PAR MAXIME TANDONNET *
[11 juillet 2003]
La France est un pays largement ouvert aux flux migratoires : elle a délivré en 2001 près de 200 000 titres de séjour aux nouveaux migrants (1), dont 60 000 étudiants environ (depuis une circulaire de janvier 2000, ces derniers sont autorisés, sous certaines conditions, à rester en France à l'issue de leurs études), 50 000 bénéficiaires du regroupement familial, 20 000 régularisations, 10 000 entrées au titre du travail, etc. La France est l'un des pays les plus libéraux de l'Union européenne qui reçoit au total 1,3 million de migrants réguliers chaque année, selon les estimations de l'OCDE. Dans le projet de loi du ministre de l'Intérieur, en cours d'adoption, rien ne remet en cause cette ouverture.

En revanche, la question fondamentale est désormais celle de l'immigration clandestine, en hausse fulgurante depuis le milieu des années 90. Au rythme actuel, la France compte environ 80 000 «demandeurs d'asile déboutés» supplémentaires chaque année qui, dans leur immense majorité, demeurent sur le territoire français en situation illégale. Il faut ajouter à ces derniers un grand nombre de clandestins qui ne sollicitent pas l'asile et restent donc inconnus dans les fichiers, sauf quand ils demandent leur régularisation. Au total, il est probable que le chiffre de l'augmentation annuelle des étrangers en situation irrégulière, estimé à 500 000 dans l'Union européenne, dépasse les 100 000 en France.

La nouvelle vague migratoire est, de toute évidence, liée au chaos planétaire croissant : effondrement de la solidarité internationale, aggravation de la misère, taux de chômage de 60% dans certaines régions, instabilité politique, prolifération des guerres ethniques. Le vivier des migrants potentiels semble aujourd'hui inépuisable. Les jeunes des pays en développement, nés dans les classes d'âge surabondantes des années 70 et 80, poussés par l'absence d'espoir, projettent leurs rêves et leurs projets dans la perspective d'une fuite vers le monde occidental. Ces mouvements sont souvent tolérés ou encouragés par certains dirigeants de pays d'origine ou de passage – exemple récent de la Libye – qui y voient un moyen de faire pression sur les Etats européens. La «saignée profonde» s'autoalimente : l'émigration des plus jeunes, des plus dynamiques, des plus compétents, aggrave le sous-développement, l'immobilisme social et politique, et favorise ainsi de nouveaux départs massifs.

Trop longtemps, les gouvernements français n'ont pas pris la mesure de la gravité de ce phénomène et n'ont pas su y faire face avec la rigueur nécessaire.
Ainsi, la France a progressivement accepté entre 1995 et 2000, dans le cadre de la convention de Schengen, de démanteler ses contrôles aux frontières intérieures européennes (avec ses partenaires de «l'espace de libre circulation»), sans aucune garantie sérieuse sur la crédibilité de la frontière extérieure européenne, entre l'Europe et le reste du monde. D'ailleurs, l'élargissement de l'Union européenne à 25, puis à 33 Etats, en diluant cette frontière extérieure, risque de l'affaiblir encore davantage.

De même, la France a mis en oeuvre, depuis le milieu des années 90, une politique particulièrement bienveillante en matière de visas de tourisme. En peu de temps leur nombre – environ 2 millions par an – a été multiplié par trois ou quatre en faveur des nationalités les plus sensibles sur le plan de l'immigration : Marocains, Chinois, Algériens, Maliens, etc. Cette politique destinée à faciliter la circulation des personnes a été en partie détournée de ses objectifs, les visas valables pour une durée de trois mois servant dans bien des cas – environ 10% – à se maintenir indéfiniment sur le territoire français.

Dans l'immédiat, l'immigration illégale a des conséquences désastreuses pour la France. Les structures d'hébergement d'urgence sont totalement saturées et il faut désormais réquisitionner des places d'hôtel à grands frais pour les contribuables. Avec 2,5 millions de chômeurs, un délai moyen d'attente de cinq ans pour obtenir un logement social en région parisienne, des services publics – Education nationale, secteur hospitalier – au bord de l'asphyxie, un contexte budgétaire extrêmement difficile, la société française n'a en aucun cas, moins que jamais, les moyens d'accueillir toute la misère du monde. Laisser faire l'immigration clandestine dans ces conditions est le contraire de la générosité.

A plus long terme, cette forme d'immigration soulève la question de l'avenir même de la communauté nationale. La France dispose de lois, votées par un Parlement élu, qui définissent les conditions d'entrée et de séjour sur son territoire. Ces règles du jeu fondamentales de la vie collective sont ouvertement bafouées par les migrants clandestins. Dès lors, du point de vue des citoyens, à quoi sert-il de voter, d'élire un Parlement dont les décisions sont foulées au pied ? L'immigration irrégulière, au-delà d'une certaine ampleur, aboutit à la négation de la démocratie et du suffrage universel, piliers de la République.

Elle favorise l'émergence d'une société de non-droit, les migrants clandestins vivant en marge de la loi, surexploités par des réseaux mafieux dont la prostitution donne un exemple caractéristique. Cette immigration sauvage, sans intégration, prépare ainsi, sur une longue échéance, une tribalisation de la France, une aggravation des phénomènes de ghettos, une montée inévitable des haines ethniques et de la violence. En France, comme ailleurs en Europe, la situation chaotique engendrée par l'immigration illégale se traduit par une poussée du vote d'extrême droite qui n'en est peut-être qu'à ses débuts.
Ainsi, le président sénégalais, M. Abdoulaye Wade, déclarait récemment, au sujet des migrations clandestines : «Ce n'est pas aider 80% des Français qui ne sont pas racistes que de laisser aller les choses de façon tout à fait désordonnée et incontrôlée. Aucun Etat africain n'admettrait ce genre de situation» (RFI, le 6 mai 2002).
Voilà pourquoi l'action du gouvernement, destinée à améliorer la maîtrise des flux migratoires, est parfaitement justifiée. La nouvelle loi en cours d'adoption par le Parlement ne suffira sans doute pas à mettre entièrement fin à ce phénomène. Elle représente cependant un message de fermeté dont l'effet dissuasif peut être important, destiné aux filières criminelles qui organisent le trafic des migrants et aux candidats à l'immigration illégale.
Une étroite coordination entre les gouvernements européens est indispensable pour éviter des divergences entre les politiques, notamment en matière de lutte contre les migrations clandestines. Pourtant, à travers la question de la politique d'immigration, c'est le devenir même de la communauté nationale, sa composition future, sa stabilité, qui est en jeu. Aussi l'idée désormais courante que cette responsabilité doit incomber à Bruxelles dans l'avenir, et non plus aux gouvernements nationaux, relève-t-elle plus de la dérobade que d'un engagement européen responsable.

* Haut fonctionnaire, auteur de Migrations: la nouvelle vague (Editions L'Harmattan, juin 2003).
(1) Rapport 2001 au Parlement sur les titres de séjour.
  • # esclaves et profit sont liés

    Posté par . Évalué à 2.

    Je crois que dans un monde dominé par la notion de profit, il n'est pas étonnant qu'une grande partie des humains (la majorité ?) soient traités comme des esclaves.

    Pour ce qui est de la France, je pense que sanctionner les clandestins et/ou leurs activités (prostitution, travail au noir, etc.)font le jeu de ceux qui les exploitent: l'esclavage en occident vient du fait que les esclavagistes exercent un chantage sur leur victimes: si tu fais pas ce que je dis tu seras dénoncé à la Police, qui te renverras dans ton Pays, où on te fera très mal. La possibilité pour les immigrés de faire venir leur famille serait aussi un moyen d'éviter que cette famille fasse l'objet du meme genre de chantage (si tu fais pas ci, on s'en prend à ta famille qui est restée dans ton pays).

    Il vaudrait mieux sanctionner durement les employeurs. Ce sont eux qui profitent et ce sont eux qui en fait financent, directement ou indirectement, les passeurs.

    Tout ça est à méditer dans une période où on nous dit qu'il n'y a plus assez d'actifs pour payer les retraites (alors qu'une taxe sur les machines qui remplacent des actifs serait aussi une solution !)
  • # Re: Espace Schengen et désinformation grossière

    Posté par . Évalué à 1.

    Il est inexact d'affirmer que les accords Schengen se traduisent par une porosité de nos frontières !
    En effet, ces accords mettent en oeuvre la disparition des frontières intérieures de l'Union européenne ET le renforcement des frontières extérieures>/i> de l'Union. C'est le morcellement juridique atel de l'Union qui constitue un facteur permissif de l'immigration clandestine et le contrôle oh combien nécessaire de ce phénomème passe bien par un renforcement de l'espace judiciaire européen.

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