Alice Recoque pionnière de l’informatique et de l’intelligence artificielle

Posté par  (site Web personnel) . Édité par Benoît Sibaud, Xavier Claude, Arkem et yPhil. Modéré par Benoît Sibaud. Licence CC By‑SA.
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47
1
fév.
2021
Science

Peu connue du grand public, et de certains encyclopédistes, Alice Recoque a une influence significative sur l’informatique. Elle vient de s’éteindre à 91 ans.
Elle a effectué ses études d’ingénieur à l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI), 69e promotion (sur la photo de la promotion, elle est au 1er rang à droite avec les quatre autres femmes de la promotion), dont elle est sortie diplômée en 1954.
Elle est l’inventrice de nombreux brevets, elle a, notamment, piloté le projet Mitra 15, un ordinateur à succès, pour se tourner en fin de carrière vers l’intelligence artificielle. Malgré tout cela, sa page Wikipédia a donné lieu à une bataille rangée entre les tenants de sa suppression et celles et ceux qui voulaient la garder.

Sommaire

L’informatique

Diplôme en poche, elle est embauchée par la Société d’électronique et d’automatisme (SEA), elle travaille sur les mémoires à tores de ferrite pour le CAB1011, un ordinateur qui fût installé au service du chiffre du SDECE où elle participe au développement du CAB500.

Le CAB500 était une machine à mémoire en tambour. C’était une calculatrice électronique dont les dimensions, 2 m x 0,90 x 0,85, et le poids, seulement 600 kg, la mettait dans la catégorie des machines de dimensions modestes. Le CB500 était doté d’une machine à écrire et était destiné à être utilisé sans qu’il soit nécessaire d’avoir une formation spéciale. Le CAB500 est sorti en 1961. Il était programmé en PAF, un langage de haut niveau pour le domaine scientifique de programmation.

Elle dirigera par la suite, dans les années 1970, le développement du Mitra 15, dans le cadre du plan Calcul voulu par le général De Gaulle.

En 1982, elle fait partie de la commission d’informatique du Comité national de la recherche scientifique qui définit la politique du CNRS dans ce secteur. Elle sera choisie pour la rédaction du chapitre sur l’architecture des ordinateurs, Structure interne des ordinateurs dans la publication de référence Techniques de l’ingénieur en 1984.

Son implication dans l’intelligence artificielle

Le texte en italique dans cette partie est tiré de son témoignage, en 2016, pour le congrès de la Société Informatique de France.

Lorsque le groupe Bull (qui avait succédé à la SEA, puis à la Compagnie Internationale pour l’Informatique ou CII) commence à s’intéresser à l’intelligence artificielle qui connaissait un regain d’intérêt dans les années 1980, elle devient, en 1985, directrice de la mission « Intelligence Artificielle ». Elle met en place un centre de recherche et développement, le Cédiag où :

« De nombreux outils y seront réalisés notamment pour l’assistance aux systèmes experts, la programmation par contraintes, l’interrogation des bases de données en langue naturelle… Tous donneront lieu soit à des applications, soit à des mises au catalogue, soit à des cessions. Les effectifs du Cédiag atteignirent 200 personnes, dont 80 à l’international. »

Après avoir quitté « le groupe BULL pour une semi retraite » elle participe au projet Eurotra (en). C’était un projet européen de traduction automatique qui a duré de 1978 à 1992 qui, s’il n’a débouché sur aucun « système fonctionnel » de traduction automatique, a, néanmoins, eu un impact à long terme sur les industries du secteur des langues dans les États membres. Il existe au moins un système commercial dérivé de la technologie Eurotra, développé par un consortium académique/commercial danois.

Ses activités ont été les dernières de sa carrière professionnelle, Alice Recoque s’étant ensuite consacrée « au plaisir d’être grand‐mère. »

Le Mitra 15

La gamme Mitra (en) a commencé en 1971 sous l’égide de la CII. C’était une gamme de mini-ordinateurs 16-bits modulaires (n’oubliez pas, on est dans les années 1970-1980 ! Le mini de l’époque n’a rien à voir avec le mini de maintenant).

Le Mitra 15 dont Alice Recoque a dirigé la conception et le développement, a été commercialisé de 1971 à 1985 et a été un grand succès commercial. Ses premières versions fonctionnaient avec une mémoire en tores de ferrite. Il pouvait être utilisé dans des domaines d’application très divers et personnalisé en fonction des besoins des clients et il avait un bon rapport performance/prix.

Le projet le plus notable dans lequel s’est illustré le Mitra 15, est probablement la fusée Ariane 1 dont le banc de contrôle était organisé autour de deux de ces ordinateurs. Ils ont été utilisés jusqu’en 2003 pour le dernier vol d’Ariane 4. Quand la prochaine fusée Ariane prendra son vol, ayons une pensée pour Alice Recoque qui a fait partie de ces gens qui ont permis au projet Ariane de décoller.

Un petit témoignage sur cet ordinateur assez fabuleux :

le Mitra 15 était au cœur du « labo de langues » du Lycée Jacques Decour, Paris IX, où j’ai fait la seconde moitié de ma 6ᵉ au début des 80s (…) et j’ai aimé chaque moment passé dessus, ah je me souviens, FR3 était venu pour voir ça « l’informatique à l’école, bon sujet ça » et la prof avait dit « demandez à Philippe » mais j’arrive pas à retrouver la séquence, c’est con j’aimerais beaucoup la voir.
Dans la première salle, les terminaux / « consoles » avec leur affichage ambré, disposés en rond le long du mur de la classe, et dans la seconde, la bête, qui ressemblait à une petite armoire métallique avec des lumières qui clignotent, à laquelle étaient reliés divers périphériques, mais celui dont je me souviens est le lecteur de rouleaux de papier perforé qui tenait lieu de media.
Un tecos en blouse blanche était là, je me rappelle qu’il semblait avoir peur de nous les kids, ce qui peut se comprendre.
Il me souvient d’un exercice, qui consistait à replacer les mots manquants dans une chanson de Bob Dylan, « man gave name to all the animals » qui passait à la radio l’année d’avant, genre ; et à un moment « aha ! » j’ai compris « c’est quoi un ordinateur » car ce truc LISAIT ce que je tapais, et réagissait (très vite, une poignée de… Secondes ! :)) en fonction, ooooh <3
Les cours étaient super, je me rappelle d’un silence rare et reposant, la prof et les élèves derrière, et toi face à la machine.

La controverse Wikipédia

Il faut bien en parler aussi, mais pas uniquement, car cette controverse est citée dans la biographie que l’encyclopédie consacre à Alice Recoque.

La page sur Alice Recoque a été créée en 2015. On soupçonnait le créateur de la page d’avoir « une idée derrière la tête », et il lui était reproché des sources pas très convaincantes, si pas suspectes et surtout qu’il pouvait y avoir : « l’idée de détourner Wikipédia et les critères d’admissibilité pour faire connaître des femmes scientifiques inconnues dans le cadre du Projet: Femmes de science ». On va jusqu’à justifier la suppression au motif que les brevets ne sont pas à son nom et que, de toute façon, elle n’a fait « que le travail pour lequel elle était payée ».

Ou encore en réponse à une comparaison avec Roland Moreno1 : « il y a de très nombreuses sources secondaires substantielles à son propos ; rien qu’au moment de sa mort en 2012, à peu près tous les grands journaux et magazines ont écrit un article sur lui. Je souhaite bien sûr à Madame Recoque de vivre encore longtemps, mais je doute qu’elle fasse l’objet d’autant d’attentions le moment venu. »

Au rayon des pour, on trouvera notamment ces arguments :

« Pour avoir connu Alice Recoque dans les années 1970, je peux témoigner de son apport incontestable dans le domaine technique/technologique/scientifique. Merci à la fr.wikipédia de nous le rappeler, pour une fois qu’elle s’intéresse au rayonnement de la France autrement que par ses footballeurs et ses actrices pornos2 (je sais que c’est pikachu, j’assume). »

« Une femme ingénieur française qui, dès 1955, a été une pionnière de la construction d’ordinateurs et a dirigé l’un des rares projets européens aboutissant à une vraie réussite technique et commerciale en informatique (le Mitra 15), puis a travaillé sur les architectures massivement parallèles et l’intelligence artificielle, en étant reconnue comme une experte de niveau international : son intérêt historique et technique justifie largement une notice Wikipedia. Ou sinon, les critères invoqués pour la supprimer devraient entraîner la suppression de centaines de notices sur des gens de moindre importance »

Finalement, la page est restée, heureusement.


  1. Si vous voulez tout savoir, je ne crois pas que l’inventeur des cartes à puce ait fait l’objet d’une vraie nécrologie sur LinuxFR.org. 

  2. On notera que Loana n’a pas fait l’objet d’une telle discussions sur la nécessité de garder sa page (si vous ne savez pas qui c’est, une recherche vous dira ce qui l’a fait connaître). 

Aller plus loin

  • # L'argument bidon

    Posté par  . Évalué à 10 (+16/-3). Dernière modification le 02/02/21 à 09:37.

    J'adore l'argument selon lequel elle n’a fait « que le travail pour lequel elle était payée » pour demander la suppression de sa fiche Wikipedia.

    Aller zou, on dégage de Wikipedia Pasteur, Kernighan et Ritchie et des milliers d'autres, qui n'ont fait que le travail pour lequel ils étaient payés.

    Mais par contre, ouf, on garde Linus, car comme il était étudiant lorsqu'il a créé Linux, il n'était pas payé pour son travail qui l'a rendu célèbre.

    Je m'interroge sur Picasso, qui a vendu ses toiles plutôt que de les donner.

    • [^] # Re: L'argument bidon

      Posté par  (site Web personnel) . Évalué à 9 (+9/-2).

      Complètement bidon en effet. On aurait dû dégager aussi du coup Pierre Bézier qui a développé le principe des courbes qui portent son nom dans le cadre de son travail.

      La discussion sur la suppression de la page est vraiment édifiante, et consternante.

      Designeuse de masques pour sphéniscidés.

      • [^] # Re: L'argument bidon

        Posté par  . Évalué à 6 (+5/-0).

        Bézier avait un point commun avec Recoque : lui aussi avait été placardisé.

        http://rocbo.lautre.net/bezier/entretien-cassagne.htm

        J'étais alors directeur des Méthodes mécaniques, chargé du bureau d'études des machines spéciales (machines transfert). Déchargé de ce poste à la suite de quelques divergences avec ma Direction, qui préférait sans doute y placer quelqu'un plus conforme à ses veux, je me suis retrouvé dans une semi-liberté puisqu'elle n'avait pas osé me mettre à la porte.

        • [^] # Re: L'argument bidon

          Posté par  (site Web personnel) . Évalué à 6 (+4/-0). Dernière modification le 02/02/21 à 20:23.

          Oui, j’ai failli le mettre dans la nécrologie et ça figurait sur le brouillon mais, finalement ça n’avait pas d’intérêt pour la dépêche.

          Dans une conférence à laquelle j’ai eu la chance d’assister il racontait que, quand il avait présenté son idée à sa direction, on lui avait répondu que « c’était impossible, sinon les Américains y aurait déjà pensé ».

          C’était un type passionnant qui avait beaucoup d’humour, et semble-t-il, était également fort sympathique.

          Et merci pour le lien.

          Designeuse de masques pour sphéniscidés.

    • [^] # Re: L'argument bidon

      Posté par  . Évalué à 4 (+4/-0).

      Ah, pour Kernighan et Ritchie, unix était une perruque totale. Ils étaient censés faire une machine de traitement de texte (2 heures par semaine), ils ont fait C et unix (beaucoup plus que 2 heures par semaine).

  • # Mitra, Bull ?

    Posté par  (site Web personnel) . Évalué à 1 (+0/-0).

    J'ai eu à l'école des Bull, mais était-ce mitra, mistral ?, on avait des terminaux textes,
    apprentissage de la dactylographie il y a plus de 30 ans ;) .

    je ne me rapelle plus, est-ce qu'il y aurait un lien ?

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