Journal EURO-3C : la nouvelle promesse européenne de souveraineté numérique… ou une énième soupe aux cailloux ?

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mar.
2026

Sommaire

Au Mobile World Congress (MWC) de Barcelone, le 3 mars 2026, la Commission européenne et un consortium piloté par Telefónica ont dévoilé EURO-3C, un projet financé à hauteur de 75 millions d'euros par le programme Horizon Europe. Présenté comme « la première infrastructure souveraine paneuropéenne intégrant Telco, Edge, Cloud et IA sous un modèle fédéré, ouvert et sécurisé », l'initiative réunit plus de 70 organisations (opérateurs télécoms comme Deutsche Telekom, Orange, TIM, Vodafone, fournisseurs cloud, universités, PME…) dans 13 pays. L'objectif affiché : réduire la dépendance aux hyperscalers américains (AWS, Azure, Google Cloud) et chinois, en fédérant des infrastructures nationales existantes plutôt qu'en construisant un géant européen ex nihilo.
Pour relativiser, 75 M€ c’est un demi andromède, donc à peu près le cochon qui a permis de démarrer CloudWatt ou Numergy (coucou les copains !). C’était vraiment pas assez pour faire juste un peu de cloud en 2009 donc pour offrir “cloud + IA” en 2026, ça risque d’être insuffisant.
Sur le papier, l'annonce sonne comme un tournant décisif. Renate Nikolay, Deputy Director General à la Commission, y voit « un paysage de communications convergent sécurisé et souverain » au bénéfice de l'industrie et de la société. Sebas Muriel Herrero, Chief Digital Officer de Telefónica, insiste : l'Europe doit « investir dans la création de technologie, pas seulement dans son utilisation ». Des cas d'usage concrets sont évoqués : smart mobility, e-santé, réseaux énergétiques intelligents, services publics, voire IA agentique (systèmes autonomes). Plus de 70 nœuds edge et cloud seraient déjà déployés en production dans 13 pays.
Pourtant, à y regarder de près, EURO-3C ressemble furieusement à une recette bien connue : une « soupe aux cailloux » européenne, où l'on promet un festin souverain en rassemblant des ingrédients disparates, dans l'espoir qu'un consortium massif et un chèque modeste fassent miracle.

Le syndrome Gaia-X revisité

Rappelez-vous Gaia-X, lancé en 2019 avec des fanfares similaires : un cloud de données européen « fédéré », porté par BMW, Siemens, Deutsche Telekom, OVHcloud et d'autres, censé concurrencer les GAFAM tout en respectant le RGPD. Résultat ? Des années de réunions, de standards ouverts théoriques, de gouvernance alambiquée… et une adoption réelle très limitée. Les entreprises européennes continuent massivement à migrer vers AWS ou Azure pour des raisons de simplicité, de coût, de performance et d'écosystème mature. L’objectif de Gaia-X est la fédération des initiatives et le pilotage des normes et standards nécessaires à sa mise en œuvre et les filières directement intéressées (automobile, aero, pharmacie, etc.) ont du apprendre la patience et construire les briques intellectuelles nécessaires à ce genre d’exercice et certainement révisé leur planning. ON NE DECRETE PAS L'INTEROPÉRABILITÉ, LA NORMALISATION DEMANDE UN GROS TRAVAIL, SURTOUT DANS UN CONTEXTE INTERNATIONAL MULTILINGUE. Ce n'est pas la faute de Gaia-X, c'est une dure réalité que beaucoup de décideurs pressés dans les DSIs de France et de Navarre ont du mal à appréhender. Certaines filières comme l'aéro, l'automobile ou O&G ont été obligé de l'apprendre, d'autres découvrent tout juste.

EURO-3C reprend un peu les mêmes ingrédients avec un prisme télécom : fédération plutôt que centralisation (pour ne froisser personne), gros consortium multi-pays (plus de 70 entités !), accent sur l'ouverture et les standards, budget « Horizon Europe » (75 M€, soit une goutte d'eau face aux dizaines de milliards investis annuellement par Microsoft, Amazon ou Google dans leurs infrastructures). On annonce des « use cases à fort impact », mais sans prototype disruptif ni preuve de scalabilité immédiate. L'approche « on connecte ce qui existe déjà » évite de repartir de zéro… mais risque aussi de perpétuer la fragmentation et les lenteurs inhérentes au marché européen.

Les arguments en faveur… et leurs limites

Les partisans soulignent plusieurs points valables :
Le budget de 75 M€ est un « pilote » (Innovation Action Horizon), pas un programme définitif. Il vise à démontrer la faisabilité technique d'une orchestration ouverte sur le continuum Telco-Edge-Cloud, avec IA intégrée.
Des opérateurs majeurs (Deutsche Telekom, Orange, Vodafone…) montrent déjà des démonstrations concrètes de fédération edge paneuropéenne.
Le contexte géopolitique (pannes US en 2025, CLOUD Act, tensions transatlantiques) et réglementaire (AI Act, futur Digital Networks Act) justifie une accélération.
Le modèle fédéré pourrait être moins coûteux et plus rapide que la création d'un hyperscaler européen pur.
Mais ces atouts butent sur des réalités tenaces :
Échelle et performance : Même fédérés, 70 nœuds répartis sur 13 pays ne rivaliseront pas avec les data centers hyperscale d'AWS en Virginie ou en Irlande. La latence, le coût et la fiabilité resteront des freins majeurs pour les applications critiques.
Adoption réelle : Les entreprises choisissent le cloud pour la vitesse de déploiement et l'écosystème (outils DevOps, ML, bases de données serverless…). Un cloud « souverain mais plus compliqué » risque de rester cantonné aux administrations et secteurs ultra-sensibles.
Financement : 75 M€ pour un projet paneuropéen impliquant des géants télécoms, c'est symbolique. Sans engagement massif des États membres et des fonds privés (style IPCEI), l'industrialisation post-pilote semble compromise. Et c’est surtout 75 M€ que les projets évoluant vers Gaia-X ne verront pas.
Concurrence interne : Les opérateurs télécoms européens se disputent déjà le marché edge (5G MEC). Une fédération réussie nécessiterait une coopération inédite… or l'histoire récente (échecs de coentreprises paneuropéennes) incite au doute.

Implications et scénarios possibles

Si EURO-3C réussit son pilote (2026-2028), il pourrait poser les bases d'une infrastructure de niche : services publics souverains, edge computing pour l'industrie 4.0 (En France, on dit “Industrie du futur” et je trouve ça beau), ou backup critique pour les secteurs sensibles. Il renforcerait aussi la position des opérateurs télécoms européens face aux hyperscalers.
Mais le scénario le plus probable reste celui d'un beau rapport final, de démonstrations impressionnantes au MWC 2027… et d'une adoption marginale. L'Europe continuerait à dépendre à 80-90 % des clouds US pour le gros des workloads, tout en finançant des projets pilotes qui servent surtout à cocher la case « souveraineté » dans les discours politiques.
En définitive, EURO-3C n'est ni une catastrophe imminente ni une révolution en soi. C'est une tentative honnête, mais modeste, dans un océan de défis structurels : fragmentation réglementaire et linguistique, sous-investissement chronique en R&D tech (par rapport aux US et à la Chine), absence de champions européens capables de scaler mondialement.
L'Europe a besoin de souveraineté numérique, c'est incontestable. Mais pour passer de la soupe aux cailloux à un vrai repas consistant, il faudra bien plus que 75 millions, un consortium de 70 partenaires et des slogans au MWC. Il faudra des choix courageux, des investissements massifs, et surtout une volonté politique de privilégier l'efficacité sur le consensus. Et surtout il faudra quelques poules. Si il n’y a que des renards, et que le chaudron ne contient à la fin que des cailloux au fond de l’eau, la soupe sera claire.

SOUPE AU CAILLOU

  • # Volonté des acteurs ?

    Posté par  . Évalué à 3 (+0/-0).

    Il y a des raisons objectives ou d'expériences qui font que ce genre de projet est risqué. Et puis il y a la volonté réelle ou pas des acteurs de faire aboutir les choses. Si les gens sont juste là pour récupérer un peu de sous ils le feront … si il y a une réelle motivation de suffisamment d'acteurs, c'est un autre projet probablement, qui saura trouver des approches crédibles et dépasser les problèmes …

    On peut penser que la situation géopolitique actuelle est un motivateur qui peut faire aller au delà de basses motivations financières immédiates, en tout cas, et que beaucoup souhaitent de bonne foi faire avancer le projet.

  • # Jeu de rôle

    Posté par  (site web personnel) . Évalué à 4 (+1/-0). Dernière modification le 04 mars 2026 à 14:12.

    Vous êtes dans une aub… Ah ben non il n'y a pas d'auberge dans cette ville. Toute la bière est importée par une tribu d’amazones qui exigent des esclaves reproducteurs en échange.

    Le bailli embauche votre troupe d'aventuriers pour l'aider afin que le village devienne souverain sur sa bière.

    Qu'est-ce que vous faites ?

    1. Vous achetez un local, du matériel, du houblon, de l'orge… et vous ouvrez une brasserie ;
    2. La moitié du groupe achète un local, des tables, des chaises pour ouvrir une auberge. L'autre moitié est envoyé chez les nains pour négocier un contrat d'import plus équitable ;
    3. Vous donnez vos pièces d'or au dragon en espérant qu'il crée des emplois de brasseurs souverains.

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  • # « volonté politique de privilégier l'efficacité sur le consensus »

    Posté par  . Évalué à 3 (+0/-0).

    Qui définit ce qui est "efficace" ? Si tu mécontentes suffisamment d'acteurs, ça n'a plus de sens. Autant créer un champion et concentrer tous les efforts dessus en le faisant racheter les autres qui seront trop petits pour survivre. Mais si tu fais ça … forcément tu vas mécontenter à peu près tout le monde, c'est mal parti pour une coopération et une confiance mutuelle.

    Et c'est pas les "politiques" qui vont avoir une idée sur ce qu'il faut faire et décider arbitrairement ce qui est efficace.

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