Kateryna Iouchtchenko, fondatrice de la programmation théorique en Ukraine

Posté par  (site web personnel, Mastodon) . ÉditĂ© par patrick_g et Pierre Jarillon. ModĂ©rĂ© par Ysabeau đŸ§¶. Licence CC By‑SA.
36
13
oct.
2026
Science

La journĂ©e internationale Ada Lovelace cĂ©lĂšbre les femmes dans les domaines scientifiques et technologiques. Des manifestations diverses sont organisĂ©es le deuxiĂšme mardi du mois d’octobre, le 13 pour 2026. Depuis 2023, LinuxFr participe Ă  cette journĂ©e en consacrant une dĂ©pĂȘche Ă  une ou des femmes de science. C’est donc un bon prĂ©texte pour dresser le portrait de la chercheuse ukrainienne Kateryna Iouchtchenko (1919-2001) dont le travail a eu une importance considĂ©rable sur l’informatique de l’URSS, et pas que.

Portrait d’Ada Lovelace sur fond de ses Ă©crits

Sommaire

Deux prĂ©cisions : l’écriture ukrainienne se fait avec l’alphabet cyrillique. On peut donc trouver son nom transcrit en alphabet latin de diffĂ©rentes façons selon les langues : Katerina (ou Kateryna) Yushchenko en anglais, Kateryna Juơčenko en italien, Kateryna Juschtschenko en allemand, Kateryna Iouchtchenko en français. Je reprends cette derniĂšre graphie. Par ailleurs c’est Ă©galement le nom de l’épouse de Viktor Iouchtchenko, prĂ©sident de l’Ukraine de 2005 Ă  2010. Elles ne sont pas de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration et ont eu des parcours trĂšs diffĂ©rents.

Petit rappel historique sur la Russie et l’URSS

La carriĂšre et la vie de Iouchtchenko s’étant dĂ©roulĂ©es principalement pendant la pĂ©riode soviĂ©tique, il ne semble pas inopportun d’en rappeler les grandes lignes, sans remonter pour autant Ă  la Rus’ de Kiev (882–1240), principautĂ© slave berceau de la BiĂ©lorussie, de la Russie et de l’Ukraine.

En mars 1917, soit deux ans avant la naissance de Iouchtchenko, les Ă©meutes de Petrograd aboutissent Ă  la fin de l’empire russe avec l’abdication du tsar Nicolas II. Le 7 novembre 1917, les bolcheviques s’emparent du pouvoir, Ă  leur tĂȘte LĂ©nine et LĂ©on Trotsky. L’union socialiste soviĂ©tique sera créée par la suite avec l’intĂ©gration des rĂ©publiques socialistes soviĂ©tiques. Elle comprendra, outre la Russie : l’ArmĂ©nie, l’AzerbaĂŻdjan, la BiĂ©lorussie, l’Estonie, la GĂ©orgie, le Kazakhstan, Kirghizistan, Lettonie, la Lituanie, la Moldavie, le Tadjikistan, le TurkmĂ©nistan, l’Ukraine, patrie de Iouchtchenko et l’OuzbĂ©kistan oĂč elle effectuera une partie de ses Ă©tudes.

L’URSS Ă©tait un État fĂ©dĂ©ral dont toute la production Ă©conomique Ă©tait planifiĂ©e par l’État et dont le premier dirigeant Ă  Ă©tĂ© Joseph Staline de 1922 Ă  sa mort en 1953. Le seul parti politique lĂ©gal (et autorisĂ©, de fait) Ă©tait le parti communiste de l’URSS. Les États membres gardaient leur culture et leur langue, tout le reste Ă©tant dĂ©cidĂ© Ă  Moscou. Et ce jusqu’à l’arrivĂ©e de Mikhail Gorbatchev en 1985 avec sa glanost (transparence) et sa perestroika qui aboutissent Ă  la dissolution de l’URSS en 1992. À ce moment-lĂ , ces États redeviennent totalement indĂ©pendants. Iouchtchenko a soixante-treize ans.

Les annĂ©es de formation d’une fille d’ennemis du peuple

Le pĂšre de Iouchtchenko est arrĂȘtĂ© en 1937. L’une des raisons invoquĂ©es Ă©tait qu’il amenait ses Ă©lĂšves en excursion sur des sites historiques ukrainiens, il Ă©tait donc taxĂ© de « nationaliste ukrainien ». Selon les sources il est condamnĂ© Ă  vingt ans (site ukrainien et en ukrainien, ukrainky.com.ua) ou dix ans (site ukrainien en anglais Development of Computer Science and Technologies in UkraineDevelopment of Computer Science and Technologies in Ukraine) de prison. Pendant ce temps, sa femme qui essaie de prouver son innocence est, elle aussi, arrĂȘtĂ©e et condamnĂ©e Ă  la prison. Elle n’en reviendra pas. Ses parents seront rĂ©habilitĂ©s en 1954, aprĂšs la mort de Staline.

Iouchtchenko est reconnue comme fille d’ennemis du peuple. Ce qui a des consĂ©quences immĂ©diates sur la poursuite de ses Ă©tudes : elle est expulsĂ©e de l’UniversitĂ© de Kiev oĂč elle Ă©tait inscrite en premiĂšre annĂ©e Ă  la facultĂ© de physique et de mathĂ©matique. Elle essaie d’en rencontrer le recteur, qui, lui-mĂȘme, est dĂ©clarĂ© ennemi du peuple peu avant et arrĂȘtĂ©. En 1939, elle envoie un dossier d’inscription Ă  l’UniversitĂ© de Moscou qui l’accepte mais avec quelques rĂ©serves compte tenu de son statut de rĂ©prouvĂ©e. Finalement elle envoie aussi son dossier Ă  l’UniversitĂ© de Samarcande en OuzbĂ©kistan oĂč elle est admise. Elle va donc y faire une partie de ses Ă©tudes. Elle obtiendra en 1942 un diplĂŽme de second cycle de l’UniversitĂ© d’État d’Asie centrale Ă  Tachkent (OuzbĂ©kistan).

Elle reviendra en Ukraine pour parfaire ses Ă©tudes Ă  l’Institut de mathĂ©matiques de l’AcadĂ©mie ukrainienne oĂč elle soutient une thĂšse de doctorat en 1950 sous la direction du mathĂ©maticien probabiliste russe Boris Gnedenko avec qui elle Ă©crira plus tard un livre. Elle est la premiĂšre femme en URSS Ă  devenir docteur en physique et mathĂ©matiques pour la programmation.

Une carriùre de chercheuse et d’enseignante

De 1950 Ă  1957, elle est chercheuse Ă  l’Institut de mathĂ©matiques de Kiev de l’AcadĂ©mie ukrainienne des sciences oĂč le laboratoire de SergueĂŻ Lebedev, crĂ©ateur du premier ordinateur soviĂ©tique, le MESM est transfĂ©rĂ© en 1954. Iouchtchenko fait partie des personnes qui exploitent le MESM. C’est dans ce laboratoire qu’elle commencera Ă  faire des algorithmes et des programmes de rĂ©solution de problĂšme dans des domaines sensibles tels que la fusion nuclĂ©aire et la balistique pour le lancement de satellite. Le programme spatial soviĂ©tique doit beaucoup Ă  l’Ukraine puisque son fondateur, SergueĂŻ Korolev, Ă©tait Ă©galement ukrainien.

En 1957, elle devient directrice de l’Institut d’informatique de l’AcadĂ©mie ukrainienne des sciences. Elle y crĂ©era la premiĂšre Ă©cole scientifique de programmation thĂ©orique dont la renommĂ©e sortira largement des frontiĂšres de l’URSS. Elle dirigera plus de 45 thĂšses au cours de sa carriĂšre et Ă©crira notamment une vingtaine de manuels et cinq livres traduits dans plusieurs langues dont le français.

En 1961-1963, elle co-Ă©crira l’un des tout premiers livres sur les langages de programmation « ÉlĂ©ments de programmation sur ordinateurs », publiĂ© en français chez Dunod en 1969 et immĂ©diatement traduit dans plusieurs langues de mĂȘme que le manuel qui suivra sur la programmation par adresses. Si on est curieux on peut se procurer les ÉlĂ©ments de programmation sur ordinateur sur internet pour des prix variant entre quelques euros et une centaine d’euros.

Le langage de programmation par adresse

Avant le Fortran (1957, John Backus), l’Algol (1957, John Backus et Peter Naur) et le Cobol (1959, Grace Murray Hopper), elle dĂ©veloppe sur son temps libre, en 1955, un langage de programmation de haut niveau le langage de programmation par adresse (APL). C'est sur son temps libre, parce que l’écriture du langage n’était pas prĂ©vue par les programmes officiels dans une URSS oĂč tout Ă©tait planifiĂ©.

L’APL est l’un des premiers langages de haut niveau et la premiĂšre rĂ©alisation fondamentale de l’école scientifique de programmation thĂ©orique. Il sera implĂ©mentĂ© sur tous les ordinateurs soviĂ©tiques de la premiĂšre et seconde gĂ©nĂ©ration pendant vingt ans. Selon la page WikipĂ©dia sur le langage :

Les idĂ©es et outils proposĂ©s et mis en Ɠuvre par APL se retrouvent maintenant dans de nombreux domaines liĂ©s Ă  la programmation, tels que les types de donnĂ©es abstraites, la programmation orientĂ©e objet, la programmation fonctionnelle, la programmation logique, les bases de donnĂ©es et l’intelligence artificielle.

Ainsi les omniprésents code-barres sont dérivés de ces outils.

Dans la programmation de la dĂ©pĂȘche

Si vous voulez en savoir plus les dĂ©buts de l’informatique soviĂ©tique, je suggĂšre la lecture ou la relecture de la dĂ©pĂȘche La conquĂȘte de l’espace : une affaire fĂ©minine, deuxiĂšme partie les missions Apollo et des liens signalĂ©s. D’ailleurs, cette partie gagnerait Ă  ĂȘtre un peu revue au regard de ce que j’ai appris sur le sujet.

Concernant Iouchtchenko, je me suis beaucoup basĂ©e sur cet article en anglais d’un site ukrainien sur l’histoire du dĂ©veloppement de l’informatique en Ukraine. Mais aussi sur l’article de la journaliste ukrainienne Daryna LĂ©onova, Kateryna Iouchtchenko : l’Ukrainienne qui a inventĂ© le code-barre et celui, en ukrainien, que j’ai citĂ© dans le texte. Pour ce dernier j’ai utilisĂ© une version traduite par Firefox.

Si ça vous amuse, vous trouverez mĂȘme son thĂšme astral, et son curriculum vitae puisque je l’ai utilisĂ© (son parcours, pas le thĂšme astral) pour un modĂšle de CV au format OTT compatible avec les logiciels de recrutement.

Sinon, les dĂ©pĂȘches prĂ©cĂ©dentes pour la journĂ©e Ada Lovelace figurent dans les liens, et, normalement, vous devriez trouver les contenus sur les femmes de sciences sous l’étiquette femme_de_science.

Si vous avez des noms, n’hĂ©sitez pas.

Aller plus loin

  • # Prochaine dĂ©pĂȘche

    Posté par  (site web personnel) . Évalué à 10 (+7/-0).

    Merci pour la dĂ©pĂȘche sur une scientifique que je ne connaissais pas du tout.

    Pour la prochaine dĂ©pĂȘche je suggĂšre Ingrid Daubechies.
    Mathématicienne et physicienne qui est notamment connue pour ses travaux sur les ondelettes (avec Yves Meyer et Stéphane Mallat).
    Les ondelettes ont eu des applications pratiques, notamment dans la compression d'images (JPEG 2000).

  • # Typo

    Posté par  . Évalué à 1 (+0/-0).

    Il manque un "es" pour l'accord:

    La carriĂšre et la vie de Iouchtchenko s’étant dĂ©roulĂ©es principalement pendant la pĂ©riode soviĂ©tique, il ne semble pas inopportun d’en rappeler les grandes lignes, sans remonter pour autant Ă  la Rus’ de Kiev (882–1240), principautĂ© slave berceau de la BiĂ©lorussie, de la Russie et de l’Ukraine.

  • # Correctif

    Posté par  (site web personnel, Mastodon) . Évalué à 4 (+1/-0).

    Sur Mastodon on m'a gentiment fait remarquer par message privé qu'un langage algorithmique ça ne voulait pas dire grand chose, s'en est suivi une discussion. J'ai corrigé le passage qui en parlait par "langage de haut niveau", ce qui déjà en soi était trÚs important étant donné que l'APL de Iouchtchenko a précédé les langages américains et qu'il a influencé pas mal d'autres (voire, les langages américains que j'ai cités).

    Je n’ai aucun avis sur systemd

  • # APL

    Posté par  (site web personnel) . Évalué à 3 (+1/-0).

    Alors ça de l'APL :) Le langage en Ă©criture seule
 Ça faisait longtemps que j'en avais pas entendu parler
 Et aimant les vieilleries (j'ai meme un petit HandBook pense bĂȘte d'APL quelque part chez moi), j'ai cherchĂ© un peu..

    Et en cherchant un peu, je découvre plein de chose :
    - Sur WP FR, elle n’apparaĂźt pas dans la conception d'APL qui a Ă©tĂ©, je cite, "conçu entre 1957 et 1967 Ă  Harvard par Kenneth Iverson"
    - l'APL (1966) est donc postérieur a FORTRAN (1954) et américain si j'en crois WP (la version EN dit pareil en gros)

    Bon vu qu'il (Kenneth Iverson) a eu un Turing Award (1979) pour ça, je me pose la question (en cet Ada Day) du "est-on sur un magnifique cas d'effacement des éléments féminins ?"
    Ou bien, a-t'on un cas de mauvaise source pour la dĂ©pĂšche ? (ça arrive aussi hein
)

    Dans les deux cas, l'idĂ©e est juste de savoir oĂč est la vĂ©ritĂ© (sinon ailleurs) et non d'entrer dans un dĂ©lire antiprofĂ©minukrainio-amĂ©ricaniste (siouplait).

    Allez je retourne jouer Ă  Lycos pour en savoir plus : stay tuned :)

    • [^] # Re: APL

      Posté par  (site web personnel) . Évalué à 5 (+3/-0).

      Alors j'ai ma rĂ©ponse (je n'avais qu'a suivre le lien donnĂ© dans la dĂ©pĂȘche et non chercher par moi mĂȘme) :
      l'APL Ukrainien n'est pas l'APL que tout le monde connaĂźt :)

      Et donc celui de Kateryna Iouchtchenko n'Ă©tait peut-ĂȘtre pas en lecture seule, contrairement Ă  l'amĂ©ricain.

      • [^] # Re: APL

        Posté par  (site web personnel) . Évalué à 3 (+1/-0). DerniĂšre modification le 15 octobre 2026 Ă  14:53.

        allez j'ai trouvé un exemple de source ADPL (pour le différencier de l'APL) : https://github.com/Jorge3129/address_lang_1/blob/main/test/data/stack/stack.adpl

      • [^] # Re: APL

        Posté par  (site web personnel) . Évalué à 2 (+0/-0).

        on doit ĂȘtre au moins 2 Ă  connaĂźtre APL ;-) (mĂȘme si je ne me rappelle pas avoir rĂ©ellement utilisĂ© au moins une fois), donc bon, merci d'avoir aidĂ© Ă  distinguer les deux, je me posais la question, mais je n'avais pas creusĂ© :D

      • [^] # Re: APL

        Posté par  (site web personnel, Mastodon) . Évalué à 3 (+0/-0).

        Qui est tout le monde ? Pour la plupart des Français, APL c'est surtout Aide Personnalisé au Logement.

        Je n’ai aucun avis sur systemd

        • [^] # Re: APL

          Posté par  (site web personnel) . Évalué à 3 (+1/-0).

          ah ;-) tu y viens aussi Ă  moyennement apprĂ©cier les acronymes et sigles (bon, lĂ  il Ă©tait un peu contextualisĂ© tout de mĂȘme)

          • [^] # Re: APL

            Posté par  (site web personnel, Mastodon) . Évalué à 4 (+1/-0). DerniĂšre modification le 15 octobre 2026 Ă  18:56.

            Je n'aime pas beaucoup les sigles en effet. Ils sont rarement univoques. À la lecture du libre de Casajus sur l'alphabet touareg, j'ai eu des moments de perplexitĂ© quand il parle de l'IRCAM, qui, pour moi est surtout l'institut parisien de recherche en acoustique musicale, il a fallu que je me rappelle que c'Ă©tait aussi le nom de l'institut marocain qui a militĂ© pour que le tifinagh soit intĂ©grĂ© dans Unicode.

            Je n’ai aucun avis sur systemd

        • [^] # Re: APL

          Posté par  (site web personnel) . Évalué à 3 (+1/-0).

          Oui enfin, je balance pas ça comme ça.

          oui les sigles ça me saoule aussi quand ils sont balancés sans contexte, et sans contexte je comprendrais aisément qu'on s'attende ici (linuxfr) à ce qu'APL soit celui de l'aide au logement.

          Mais lĂ  y a un contexte : on parle du langage de programmation APL dans la dĂ©pĂȘche et ça dĂ©finit le contexte. L’ambiguĂŻtĂ© vient du fait que celui de K. Iouchtenko a le mĂȘme acronyme qu'un autre largement plus connu.

          Donc ok, je précise : pour tout le monde dans informatique qui a entendu parler d'un langage acronommé (j'aime les néologismes) APL.

          Si on joue Ă  Ă©largir le cercle de nos diptĂšres, je peux faire remarquer que pour la plupart des francophones, APL ne veut probablement pas dire la mĂȘme chose que pour les Français qui sont minoritaires en francophonie et le FR de LinuxFR ne veut pas (encore?) dire Français il me semble


          Allez je vais aller secouer mes gosses au lieu de dire des conneries ;)

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