Entretien de LinuxFr.org avec OpenSource.com

45
5
juin
2020
LinuxFr.org

Nous avons été contactés par Chris Hermansen, correspondant chez OpenSource.com, un site que finance Red Hat depuis dix ans, qui publie des ressources en anglais autour du logiciel libre et open source. Il travaille sur une série d’entretiens avec des personnes et organisations qui publient en ligne des contenus non anglophones pour diffuser les connaissances autour du logiciel libre.

Vous trouverez en seconde partie de la dépêche la version en français de notre discussion. La version anglaise est disponible sur le site Opensource.com.

Attention, rien à voir avec OpenSource.org qui est le site de l’Open Source Initiative. Rappelons que l’OSI a le même âge que LinuxFr.org, et qu’elle a défini le logiciel Open Source avec ses dix critères en 1998 (initialement avec neuf critères). La Free Software Foundation avait défini le logiciel libre et ses quatre libertés dans les années 80.

Sommaire

Version française de l’entretien avec Chris Hermansen d’opensource.com, disponible sur le site en version anglaise.

Depuis 1998, LinuxFr.org publie de l’information sur le logiciel libre et open source pour une audience francophone, nous dit Benoît Sibaud.

Les anglophones ont tellement de merveilleuses ressources open source qu’il est facile d’oublier que les communications en anglais ne sont pas accessibles à tout le monde partout. C’est pourquoi j’ai cherché de superbes ressources open source en espagnol et en français, afin de pouvoir les recommander quand le besoin s’en fait sentir.

J’ai récemment consulté le site LinuxFr.org, qui semble être une excellente « agora » pour toutes sortes de conversations intéressantes en français sur l’open source en particulier et sur tout le reste également.

Benoît Sibaud, directeur des publications de LinuxFr.org, a eu la gentillesse de me parler de l’organisation. Voici notre conversation, légèrement modifiée pour plus de clarté.

Entretien

Chris Hermansen : LinuxFr.org semble avoir une orientation similaire à Opensource.com, avec des articles de toutes sortes en lien avec l’Open source et le logiciel libre (au sens de la Free Software Foundation). Pouvez‑vous nous éclairer sur les personnes qui réalisent ce site intéressant et de qualité ?

Lancé en décembre 1998, LinuxFr.org était principalement l’œuvre de Fabien Penso, qui a codé le site, rédigé l’essentiel des articles et fédéré une dizaine de bénévoles. Le site était dans le style de Slashdot, avec beaucoup de petites brèves sur les nouveautés autour de Linux et des logiciels libres (mais pas seulement). Tout le monde pouvait proposer une brève. Les présentations de logiciels, les articles explicatifs, les offres d’emploi, etc., étaient laissés à des « sites amis » choisis dans la petite galaxie du Libre francophone. Au bout d’un an l’audience atteint 4 000 visites par jour.

Les sujets techniques sont toujours aussi présents, mais des sujets plus politiques se sont ajoutés : libre, les débats autour de la brevetabilité du logiciel, les DRM, l’utilisation de la cryptographie, les législations autour d’Internet, etc. Puis les sujets plus larges, en dehors du pur logiciel, sont devenus plus fréquents : l’art libre, le matériel libre, communs, l’ouverture des données, des cartes, des encyclopédies, des livres scolaires, etc.

Techniquement, le site en lui‑même a bien évidemment évolué : la première version en PHP de Fabien, puis le gestionnaire de contenus daCode, toujours en PHP, développé pour le site mais qui fut même un paquet Debian officiel, puis un système de templates nommé Templeet au‑dessus de PHP, puis une nouvelle réécriture en Ruby on Rails par Bruno Michel).

Côté fonctionnalités, il y a d’abord eu les articles (nommés « dépêches »), puis les journaux‑blogs et les forums de questions‑réponses, l’ajout d’un système de karma et d’automodération, l’ajout d’un espace de rédaction collaborative, puis de pages wiki, et plus récemment la possibilité de simplement discuter d’un hyperlien.

Plus de vingt après, LinuxFr.org est un site majeur de la communauté francophone autour du logiciel libre et Open Source, et de sujets afférents : DIY, matériel ouvert, données ouverts, communs, etc. Le site comprend 100 000 articles, 1,8 million de commentaires et 1,2 million de visites mensuelles. C’est une véritable institution gérée par des bénévoles et financée uniquement par les dons. Il peut être défini comme « par et pour les communautés » : les contenus sont écrits par notre public ; nous gérons nos serveurs, développons notre gestionnaire de contenus (publié sous AGPL) et nous avons de petites équipes de volontaires pour aider les autres à rédiger collaborativement des contenus, et pour modérer contenus et commentaires. Notre structure légale est une association.

Aucun des membres de l’équipe initiale n’est encore actif, mais plus de cinquante personnes ont fait partie de nos équipes (en comptant les actuelles vingt‑six). Les motivations de chacun varient probablement : pour faire, partager, rejoindre quelque chose de plus grand, aider les autres, apprendre, découvrir par sérendipité, etc. Beaucoup d’entre nous sont impliqués dans le logiciel libre et les mouvements autour du Libre.

CH : Qui est le public ? Qui participe à la production des articles ? Quels sont les membres de l’équipe d’édition ? C’est un boulot à temps plein ?

Notre public est très hétérogène et surtout enthousiaste. Nous avons des experts confirmés, des jeunes ingénieurs, des gens utilisant des logiciels libres, des personnes débutantes… Un mélange de personnes dans le domaine informatique, dans le domaine éducatif (qui enseignent ou étudient), des amateurs ou amatrices, des makers, et des personnes appréciant les concepts du logiciel libre et open source. Nous déduisons cela des contenus et des commentaires, nous ne stockons pas de profils et aucun recensement n’est fait.

Toutes celles et ceux qui visitent le site peuvent proposer un article. Certains viennent de labos de recherche en informatique ou de gros projets logiciels libres qui communiquent ainsi sur leur travail, d’autres viennent d’entreprises (ce ne sont pas des communiqués de presse), d’autres sont rédigés collectivement dans un espace dédié, d’autres encore sont des traductions d’annonces de sortie de logiciels ou de distributions, et enfin une bonne partie vient d’individus qui écrivent sur un sujet qu’ils maîtrisent.

Pour inciter plus de monde à contribuer, nous récompensons chaque mois les meilleures publications par des livres ou des abonnements offerts par des éditeurs investis dans le Libre.

Certains contributeurs (‑trices) sont regroupés au sein d’une équipe de rédaction, qui intervient sur la rédaction collective, corrige des fautes de syntaxe française ou de code Markdown, ajoute des images, des étiquettes, des liens, aide les débutants… Il y a aussi beaucoup de regroupements informels autour de certains thèmes : les dépêches Firefox, les dépêches sur le noyau Linux, etc.

Il y a aussi une petite équipe technique, pour travailler sur le code du site et gérer les serveurs.

Et enfin, il y a l’équipe de modération : à la fois la modération a priori de certains contenus comme les « dépêches », avec un travail éditorial habituel de relecture, mais aussi un travail de modération a posteriori des contenus et commentaires (supprimer le pourriel, éviter les abus, etc.).

Tout le monde est bénévole. Comme personne n’est payé, il n’y a pas de choix éditorial : les articles sont publiés dès qu’ils sont prêts, relus et validés par l’équipe de modération.

CH : Avez‑vous une orientation particulière ? C’est‑à‑dire, vers Linux, vers le développeur ou la développeuse ?

LinuxFr.org parle de tout ce qui a un lien avec le Libre en général. Et non, il n’y a pas de cadre ciblant un public particulier en objectif, les articles sont aussi variés que les lecteurs, et peuvent aussi bien s’adresser à des spécialistes d’un domaine que donner un contenu informatif pour tout le monde. Bien souvent, les deux se croisent et se recoupent, il n’y a pas d’étanchéité ici sur cela, et beaucoup d’entre nous apprécient d’avoir en lecture des articles techniques et précis comme source d’information sur un sujet qu’ils découvrent ou ne connaissent que peu.

CH : J’ai lu un article spécifique à propos de l’utilisation de Mumble, qui me paraît utile et informatif. Comment sélectionnez‑vous un sujet ? Comment développez‑vous un article pour qu’il soit utile à vos lecteurs ? 1

Aucune sélection, on prend ce qui nous est proposé ! Mais l’actualité dicte certaines envies d’écrire. Il nous arrive parfois de refuser un article, les raisons les plus courantes sont qu’il s’agit d’un truc publicitaire ou bien d’une copie d’un article publié ailleurs (même si ce n’est par la même personne), mais les refus sont rares, les articles proposés sont en large majorité acceptés.

Comme notre public est très hétérogène, le niveau de lecture est le plus souvent décidé par l’auteur de l’article. Cependant, nous essayons d’être accessibles sur ce qui doit l’être : par exemple, un article sur un langage de programmation est forcément technique, mais sur d’autres sujets l’équipe de modération intervient pour traduire les termes anglais, reformuler les phrases trop techniques, pour retirer certains biais (comme parler d’un ministre ou d’un parlement sans mentionner le pays) ou expliquer certains termes par des liens vers Wikipédia. Ça se passe aussi beaucoup dans l’espace de rédaction collaboratif où tout le monde peut corriger un article ou inciter à être plus clair. Enfin, les commentaires sous les articles publiés jouent un grand rôle, soit de vulgarisation, soit de recentrage technique, soit de complément ou d’ouverture vers autre chose. Historiquement, ces commentaires ont beaucoup fait pour la qualité du site, qui a publié longtemps des articles très brefs.

Il y a aussi des articles très techniques, très spécialisés, que nous avons réécrits avec leurs auteurs pour les rendre moins arides et lisibles par un public d’informaticiens curieux (comme l’article sur les techniques de recalage d’image).

CH : Je vois la structure des sujets sur le côté gauche de la page d’accueil. Comment décider le regroupement des sujets — par exemple, « cuisine » et « doc » me paraissent assez généraux, mais « golang » plus spécifique ?

Il y a eu énormément de rubriques au début, qui étaient alimentées par des brèves sur les nouveautés. Ces rubriques ont été ajoutées et enlevées au fur et à mesure des années et des évolutions de l’informatique ou du Libre. Ainsi, la rubrique Amiga a été archivée, car ces ordinateurs sont devenus rares ou la rubrique sur le chiffrement RC5 a disparu en même temps que le concours mondial pour le casser ; ou la rubrique daCode qui parlait de notre propre gestionnaire de contenu en PHP, lorsque son développement a été arrêté. Et, bien sûr, des événements ont changé de nom, se sont regroupés ou ont disparu, des distributions ont été renommées (Mandrake/Mandriva/Mageia par exemple).

Nous avons fait un travail de fusion pour réduire le nombre de rubriques. Puis, nous en avons encore ajoutées, à cause de l’actualité.

Au final, une rubrique apparaît quand un nom et une icône sont proposés, et qu’il y a des personnes prêtes à écrire sur le sujet (une liste est proposée lors de la création d’un article). Et une rubrique disparaît lorsque personne n’écrit plus sur le sujet, les anciens contenus restent en ligne, bien sûr. L’utilisation des étiquettes permet de naviguer plus finement pour retrouver des articles sur un sujet donné.

CH : Chez opensource.com, nous sommes orientés — peut‑être trop orientés — vers le monde anglophone. D’après mon expérience, il y a beaucoup de gens « là‑bas » qui préféreraient des informations dans leur langue maternelle. En tant que site francophone, que pensez‑vous de ce point de vue ? Avez‑vous une idée de la demande de ressources logicielles libres en français ?

Lorsque le site a été mis en ligne en 1998, il existait déjà de nombreux sites anglophones. Les premières associations francophones du Libre étaient récentes. Il y avait peu de contenus francophones sur le Libre.

Beaucoup d’entre nous lisent couramment l’anglais (et/ou d’autres langues, d’ailleurs). D’autres doivent faire un effort de compréhension de la langue en plus de celle du sujet. Ce double effort justifie la forte demande pour une information francophone. Pour certains, ce double effort est rédhibitoire. Ainsi, lorsque quelqu’un poste un extrait d’article en anglais, des commentaires agacés peuvent apparaître.

Ensuite, il est différent de pouvoir lire une information en anglais et de pouvoir ensuite en discuter, avoir un échange dans les commentaires d’un site en se sentant suffisamment à l’aise pour exprimer ses questions ou ses points de vue. Il arrive aussi souvent que des personnes soient capables de parler en anglais en une phrase de leur projet, alors qu’elles pourraient en disserter des heures en français.

Nous essayons de permettre à celles et ceux qui écrivent mal le français de présenter leurs projets et de poser leurs questions, ainsi qu’à ceux qui écrivent très bien en français mais seraient incapables d’écrire la même chose en anglais. Et finalement, nous offrons une tribune supplémentaire et un public différent à celles et ceux qui écrivent indifféremment en français ou en anglais. Mais c’est aussi vrai pour d’autres langues : certains visiteurs ont traduit et commenté des articles initialement publiés en japonais, en espagnol ou en allemand, par exemple.

Bien évidemment, nous ne sommes pas les seuls francophones à publier sur le logiciel libre. Commençons par citer les sites amis de notre bas de page :

  • des associations de promotion et défense du logiciel libre comme l’April, d’éducation populaire comme Framasoft, de défense des libertés sur Internet comme La Quadrature du Net, d’explication des licences libres comme Veni Vedi Libri, d’entraide comme Lea‑Linux ;
  • le site Agenda du Libre, qui annonce les événements dans l’espace francophone et au‑delà (et fournit une liste de plusieurs centaines d’acteurs du logiciel libre, GULL, entreprises, hackerspaces, etc.) ou En Vente Libre qui leur permet de vendre des goodies et de collecter des dons ;
  • des éditeurs qui publient des livres ou des magazines comme les éditions Eyrolles, Diamond et ENI.

Évidemment, cette liste n’est pas exhaustive, il existe bien d’autres sites parlant de logiciel libre : des associations professionnelles (CNLL, les pôles de compétitivité, etc.), des sites de presse spécialisées (par exemple, NextINpact parle régulièrement des logiciels libres, parmi d’autres sujets), des sites de projets (par exemple Ubuntu‑fr), etc.

CH : Où va LinuxFr.org dans le futur ? Plus d’articles ? Du multimédia ? De la publication syndiquée ?

Le site vit uniquement des contributions bénévoles, y compris sur le logiciel de publication. Nous communiquons le plus possible sur les activités de l’association (pour la partie légale et financière) et le travail des bénévoles. Nous avons des envies d’amélioration du design et de l’ergonomie du site, des envies de nouvelles fonctionnalités ou de nouveaux services, des questionnements sur la centralisation en datacenter par rapport à une version répartie sur plusieurs accès fibre personnels, etc. Mais les évolutions se font peu à peu, et uniquement si des contributeurs les réalisent. Pour résumer, le nombre d’articles ou les thèmes des articles sont décidés par les visiteurs du site. Et les modifications techniques se font suivant les demandes des visiteurs et/ou les envies des contributeurs.

Par exemple, une rubrique « Liens », façon Hacker News, est apparue parce qu’on nous a proposé le développement correspondant.

Comme beaucoup de sites à contenus produits par les visiteurs, nous sommes soit la source de l’information (un contenu produit par nos visiteurs pour notre site), soit le relai d’autres sites d’information ou des revues qui traitent de logiciel libre, de la vie privée, de l’ouverture technique, etc. (francophones ou non) qui intéressent nos visiteurs (pour les diffuser ou en discuter).

CH : Je vois plusieurs sujets récréatifs sur LinuxFr.org, comme « cuisine » et « son ». Vous avez des autres activités récréatives ? Comme le deltaplane ou la composition musicale ?

La rubrique « Son » concerne des articles techniques sur la musique assistée par ordinateur (MAO), comment produire ou jouer du son. Les rubriques « Cuisine » et « Cinéma » sont devenues une tradition au fil de l’histoire du site. Au début, c’était pour parler d’autre chose que d’informatique (les journaux‐blogs n’existaient pas encore), puis c’est devenu une tradition amusante.

Il est difficile de définir ce qu’est une activité récréative pour notre public : cela peut tout aussi bien être des jeux (vidéos, récents ou anciens, ou de société), de l’informatique (personnelle ou professionnelle) et de la programmation, de l’électronique, domotique ou robotique, de la cuisine, du sport comme le cyclisme, une chasse aux œufs de Pâques ou débattre sans fin d’un sujet quelconque.

CH : Merci beaucoup, Benoît, d’avoir pris le temps de partager vos réflexions avec nous, et tous nos vœux de succès pour LinuxFr.org !

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