L’enjeu de la bataille du Libre : la réappropriation des savoir‐faire

45
22
juin
2019
Audiovisuel

« Leur terre est morte et ils ne la possèdent même plus, ils sont endettés auprès de banques. Il faut des engrais sinon rien ne pousse. Les graines sont propriétaires, elles sont OGM. Le tracteur est conduit par une machine informatique, ils n’ont pas le droit de le réparer. Qu’est‐ce qu’il leur reste comme autonomie ? »

L’enjeu a dépassé l’ordinateur avec un écran et un clavier que nous utilisons tous.

Le documentaire La bataille du Libre rencontre, de l’Inde aux États‐Unis, celles et ceux qui expérimentent des outils d’émancipation pour apporter des solutions concrètes : dans l’alimentation, avec les semences libres, dans la santé, avec des médicaments open source, ou dans l’éducation, grâce au libre accès à la connaissance.

Affiche du documentaire « La bataille du Libre », version longue de « Internet ou la révolution du partage »
Vous pouvez voir ce documentaire de Philippe Borrel en replay sur Arte jusqu’au 4 août. En France, vous pouvez le diffuser dans les classes. Vous pouvez le découvrir en version longue dans les projections organisées en Europe. Et vous pouvez organiser des projections-débats avec son réalisateur !

Que ce soit dans le domaine médical, alimentaire, boursier, industriel, éducatif, ou même agricole, il n’existe presque plus de secteurs d’activité ayant échappé à l’emprise du code informatique : nous en dépendons désormais dans tous les domaines dans lesquels le savoir est clef.

La bataille du Libre — introduction

Il est banal aujourd’hui d’avoir recours à des logiciels spécifiques pour élaborer un diagnostic médical, une voiture, la domotique d’un bureau ou d’une maison. Mais bien que les codes informatiques soient supposés nous simplifier la vie, ils nous maintiennent au passage dans un état de dépendance de plus en plus accrue… captifs de la logique qu’ils mettent en œuvre et qui nous échappe. C’est le cas par exemple dans le travail en cas de panne logicielle, y compris dans un tracteur ou une moissonneuse‐batteuse, loin des villes. Impossible pour l’agriculteur de réparer lui‐même la panne car il n’a ni accès au code qui fait désormais fonctionner les multiples ordinateurs embarqués à bord, ni même non plus d’ailleurs au simple manuel de réparation qui a tout simplement disparu avec l’informatisation des machines, y compris agricoles. Il faudra à tout prix qu’il fasse appel à la marque concessionnaire de la machine, et au fabriquant, l’unique propriétaire de ce code… Et qu’il patiente jusqu’à son intervention, avant de devoir payer le prix fort.

Les « logiciels dits « propriétaires » font ainsi perdre toute autonomie à leurs utilisateurs, dépendants de cette seule entité dont presque tout dépend désormais. Dans le documentaire Internet ou la révolution du partage, réalisé par Philippe Borrel et diffusé sur ARTE (version courte de son documentaire La bataille du Libre), des agriculteurs du Nebraska, en plein Middle‐West américain, se rebellent contre le diktat des codes informatiques propriétaires qui leur ont fait perdre le droit de réparer leurs propres machines et même mis certains d’entre eux sur la paille. Kenneth Roelofsen, un fournisseur de pièces agricoles d’Abilene au Kansas, ajoute : « s’ils ont le pouvoir de faire cela avec les logiciels, où est‐ce que cela va s’arrêter ? ».

Nul ne peut le prédire. En attendant, on ne peut que constater l’emprise de ce nouveau capitalisme de « la connaissance » qui standardise tout au nom de la « propriété intellectuelle ». Dans le film, Karen Sandler, une juriste new‐yorkaise, s’inquiète : « Quand j’achète une technologie, mon portable ou autre chose, je veux pouvoir la contrôler. Je veux savoir si quelqu’un m’espionne, je veux savoir si l’on transfère mes données à un tiers et je veux être capable de modifier cette technologie, afin de me protéger d’acteurs potentiellement nuisibles ». Comme cette activiste du Software Freedom Conservancy, de plus en plus de personnes se révoltent aujourd’hui contre l’emprise des logiciels privateurs. Pour ce faire, ils ont trouvé la meilleure parade : l’alternative des logiciels libres.

Affiche du documentaire version courte « Internet ou la révolution du partage »

Richard Stallman, fondateur du projet GNU, président de la Free Software Foundation, et auteur de la licence publique générale GNU, nous explique en détails ce qu’est un logiciel libre, à ne pas confondre avec un logiciel gratuit : « Le logiciel libre respecte la liberté de l’utilisateur. Il y a quatre libertés essentielles qu’un utilisateur de logiciels devrait toujours avoir : la liberté zéro est la liberté d’exécuter le programme de n’importe quelle manière, selon vos envies. La liberté un est la liberté d’étudier le code source du programme et de le modifier pour lui faire faire ce que vous souhaitez. La liberté deux est la liberté d’en distribuer des copies à d’autres gens comme on veut et donc, la possibilité de republier le programme. La liberté trois est celle de distribuer des copies de votre version modifiée à d’autres gens ».

Le logiciel libre promeut le partage, la connaissance au service de tous. C’est l’ensemble de ces quatre libertés qui attribue son caractère libre à un logiciel. S’il en manque une seule, il ne s’agit plus d’un logiciel libre, mais d’un logiciel propriétaire. Pour Stallman, les trois principaux domaines d’où il faudrait bannir les brevets sont les semences, les médicaments et bien sûr les logiciels. Les brevets, c’est‐à‐dire le droit de propriété intellectuelle, constituant un véritable frein à la liberté de créer et d’innover. Alors que les logiciels propriétaires ont souvent un coût d’achat de licences exorbitant, ou des termes de licence contraignants sur nos données lorsqu’ils sont gratuits, les logiciels libres, quant à eux, sont fiables et sécurisés, économiques, pérennes et efficaces. Ils disposent de fonctionnalités très avancées, grâce à leurs contributeurs très nombreux et surtout passionnés. Les logiciels libres garantissent l’indépendance des utilisateurs, puisque leur code source reste accessible de tous, librement. Utiliser des logiciels sans pouvoir les contrôler, les modifier, les améliorer ou tout simplement pouvoir comprendre comment ils fonctionnent, c’est délibérément accepter de rester captif d’un système qui aliène.

Philippe Borrel, le réalisateur du documentaire

Dans une interview accordée à Frédéric Couchet animateur de l’émission « Libre à vous ! » sur la radio Cause Commune, et délégué général de l’April, Philippe Borrel, le réalisateur d’Internet ou la révolution du partage, revient sur le cas des agriculteurs prisonniers des logiciels privateurs implantés dans leurs engins. Pour lui, le problème va plus loin car « ces agriculteurs du Nebraska, véritables entrepreneurs de l’agriculture productiviste, sont en fait prisonniers dans tous les domaines : ils se sont endettés auprès de banques pour acquérir des terres mortes. Sans engrais ou intrants chimiques, plus rien ne pousse spontanément. Les semences sont propriétaires elles aussi, hybrides ou OGM. Les machines agricoles de plus en plus « autonomes », sont pilotées par un algorithme dont le code informatique reste inaccessible. Que leur reste‐t‐il comme pouvoir, comme autonomie ? Ils s’aperçoivent qu’ils sont juste pieds et poings liés, piégés. Ils se sont fait dépouiller de presque tous leurs savoir‐faire ». Il ajoute : « À ce moment du film, on n’est plus sur le monde du Libre, on est sur quelque chose de plus global : en fait, une résistance contre une logique qui avance en ce moment comme un rouleau compresseur et qui concerne au final tout le monde ».

De nombreuses associations ont ainsi vu le jour pour sensibiliser les populations aux enjeux de l’utilisation des logiciels libres. Par exemple : l’April, PING, Framasoft, le collectif Emmabuntüs en France, et bien d’autres associations en Afrique et dans le reste du monde. Plusieurs initiatives telles que les install parties et les JerryClan naissent de par le monde afin de pousser les utilisateurs de logiciels à se réapproprier le savoir‐faire et à le contrôler. Le documentaire de Philippe Borrel est d’ailleurs un bon moyen de prendre connaissance des enjeux des logiciels libres.

Le documentaire peut, dès à présent, être diffusé dans des salles de classe en France, dans le cadre de l’accord entre les ministères de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, et la PROCIREP (société des producteurs de cinéma et de télévision), par les enseignants ayant le souci de faire connaître le plus tôt possible les enjeux de la culture libre à leurs élèves.

Visitez la page du documentaire sur Wikipédia pour en savoir plus ; regardez ce documentaire sur Arte, car comme dirait Richard Stallman, « il est temps de rejoindre la résistance », il est temps d’arracher notre liberté. N’hésitez pas à inviter Philippe Borrel pour des projections‐débats autour de son documentaire, il se fera un plaisir de répondre présent, tel qu’il l’a d’ailleurs déjà fait jusqu’ici. Retrouvez tout le programme des projections de La Bataille du Libre, la version longue du film documentaire de Philippe Borrel, sur cette page.

Extrait d’un des 15 bonus du documentaire sur le compte PeerTube de Philippe Borrel

Aller plus loin

  • # Mon film restera visible en replay sur le site d'Arte jusqu'au 4 août en fait !

    Posté par . Évalué à 10 (+13/-0). Dernière modification le 22/06/19 à 15:13.

    Bonjour,
    Et merci beaucoup pour votre publication au sujet de mon film "La bataille du Libre"(87mn)! Petite précision : la version courte intitulée "Internet ou la révolution du partage"(55mn) restera en accès libre sur le site replay d'Arte jusqu'au 4 août (et pas le 5 juillet comme annoncé par erreur…): https://www.arte.tv/fr/videos/077346-000-A/internet-ou-la-revolution-du-partage/

  • # merci

    Posté par . Évalué à 4 (+4/-0).

    Superbe documentaire, merci.

  • # Arte et les DRM

    Posté par (page perso) . Évalué à 6 (+5/-0).

    J'ai acheté le documentaire sur la boutique ARTE, sans m'être renseigné sur les options qui s'offraient à moi pour le téléchargement.

    ARTE oblige l'utilisation de son application de téléchargement et de lecture maison (qui, au moins, est une AppImage compatible Linux). Seulement le fichier vidéo n'est pas un format traditionnel, mais une multitude de fichiers. Ça sent le DRM à plein nez.

    J'ai donc téléchargé cette vidéo avec cette application avec mon PC au boulot, mais je ne suis pas sûr de pouvoir copier tous ces fichiers sur une clé USB pour les visionner chez moi sans retélécharger à nouveau, car je n'ai pas internet chez moi, j'utilise ma 4G et je n'en ai plus ce mois-ci.

    Mon achat est censé être illimité dans le temps, mais si demain il n'y a plus de lecteur permettant de lire ce format, je l'ai dans l'os.

    C'est assez regrettable comme situation. A bon entendeur.

    • [^] # Re: Arte et les DRM

      Posté par . Évalué à 4 (+3/-0).

      La version de 55 minutes ?
      Elle est dispo gratuitement en replay sans DRM (donc possibilité de copie privée à l'usage du copiste toussa).

    • [^] # Re: Arte et les DRM

      Posté par (page perso) . Évalué à 5 (+3/-0).

      Seulement le fichier vidéo n'est pas un format traditionnel, mais une multitude de fichiers. Ça sent le DRM à plein nez.

      Pour info, "une multitude de fichiers" est le standard de facto sur le web depuis plusieurs années (ça facilite l’adaptation au débit en temps réel, certes ensuite inutile si téléchargé en local mais sans doute que l'app n'a pas fait les collages) et n'a rien à voir avec des DRM (je ne dis pas qu'ils ne sont pas la, juste que ton analyse mélange des choses différentes).
      Tu peux toujours regarder avec MediaInfo si le format est classique (donc lisible potentiellement avec un lecteur adéquat, et si ton lecteur préféré ne lit pas il faut le faire évoluer pour), et si oui il peut te dire si c'est avec DRM (moins lisible que dans ce cas).

      • [^] # Re: Arte et les DRM

        Posté par (page perso) . Évalué à 2 (+1/-0).

        Pour info, "une multitude de fichiers" est le standard de facto sur le web depuis plusieurs années (ça facilite l’adaptation au débit en temps réel, certes ensuite inutile si téléchargé en local mais sans doute que l'app n'a pas fait les collages) et n'a rien à voir avec des DRM (je ne dis pas qu'ils ne sont pas la, juste que ton analyse mélange des choses différentes).

        C'est juste, il semble que ça soit la norme et que l'application d'ARTE ne fasse pas les collages. Désolé pour ma méconnaissance du sujet, une mise au point utile donc pour rappeler qu'effectivement cela n'a pas forcément grand chose à voir avec les DRM ;) (même si cela ne signifie pas qu'il n'y a aucun DRM chez ARTE).

        Tu peux toujours regarder avec MediaInfo si le format est classique (donc lisible potentiellement avec un lecteur adéquat, et si ton lecteur préféré ne lit pas il faut le faire évoluer pour), et si oui il peut te dire si c'est avec DRM (moins lisible que dans ce cas).

        Merci pour l'info, je vais regarder ça. Je ne suis pas très optimiste néanmoins, car une lecture rapide du CLUF indique clairement que la lecture sur d'autres médias comme une TV est impossible.

        • [^] # Re: Arte et les DRM

          Posté par . Évalué à 2 (+1/-0).

          Un extrait de l'article L331-9 :

          Les éditeurs et les distributeurs de services de télévision ne peuvent recourir à des mesures techniques qui auraient pour effet de priver le public du bénéfice de l'exception pour copie privée, y compris sur un support et dans un format numérique, dans les conditions mentionnées au 2° de l'article L. 122-5 et au 2° de l'article L. 211-3.

          • [^] # Re: Arte et les DRM

            Posté par . Évalué à 2 (+1/-0).

            On pourra sans doute opposer que c'est le service de VOD d'Arte, et non de télévision, qui est concerné.

            • [^] # Re: Arte et les DRM

              Posté par . Évalué à 1 (+0/-0).

              Je n'ai absolument aucune compétence dans le domaine légal mais si on prend le terme télévision dans le sens large :

              Transmission, par câble ou par ondes radioélectriques, d'images pouvant être reproduites sur un écran au fur et à mesure de leur réception, ou enregistrées en vue d'une reproduction ultérieure

              La télévision est un ensemble de techniques destinées à émettre et recevoir des séquences audiovisuelles, appelées programme télévisé (émissions, films et séquences publicitaires). Le contenu de ces programmes peut être décrit selon des procédés analogiques ou numériques tandis que leur transmission peut se faire par ondes radioélectriques ou par réseau câblé.

              Est-ce que tous les procédés de transmissions visuelles ne sont pas de la télévision ? Je pense que le "problème" légal se trouve dans l'article L211-3 :

              Les exceptions énumérées par le présent article ne peuvent porter atteinte à l'exploitation normale de l'interprétation, du phonogramme, du vidéogramme ou du programme ni causer un préjudice injustifié aux intérêts légitimes de l'artiste-interprète, du producteur ou de l'entreprise de communication audiovisuelle

  • # Reportage agréable et varié.

    Posté par . Évalué à 1 (+0/-0).

    Rien de plus à ajouter, merci pour le partage.

  • # Aerofarms

    Posté par . Évalué à 1 (+0/-0).

    j'ai failli faire un malaise sur ces quelques minutes….

  • # Nous travaillons.... pour...

    Posté par . Évalué à 2 (+2/-0).

    www.labatailledulibre.org (pas terminé…il y a encore du boulot)

    agenda des projections/débats

    version internationale !

    et nous travaillons également pour "libérer" le film de Philippe pour sa diffusion la plus large possible :-) et qu'il puisse continuer à faire des proj/debats :-)

    à suivre donc
    fa

    PS : Projection Mardi soir, le 2/07 à 20h30 à L'alter'hostel à Lyon :-)

  • # Brevets logiciels

    Posté par (page perso) . Évalué à 1 (+0/-0).

    J’ai été voir le film à l’an projection à Bruxelles.

    J’ai été vraiment déçu que le film ne mentionne même pas les brevets logiciels, alors que c’est l’un des problèmes pour le développement logiciel, et le logiciel libre en particulier.

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